Affichage des articles dont le libellé est VOIX. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est VOIX. Afficher tous les articles

lundi 3 juillet 2017

RECOMMANDATIONS DÉCOUVREURS. ÉTÉ AVEUGLE DE ROSE AUSLÄNDER

Été aveugle

Les roses ont un goût rouge-rance —
un été acide est sur le monde

Les baies se gonflent d'encre
et sur la peau de l'agneau le parchemin se rêche

Le feu de framboise est éteint —
un été de cendres est sur le monde

Les hommes vont et viennent paupières baissées
sur la berge aux roses rouillée

Ils attendent que la colombe leur porte des nouvelles
d'un été étranger sur le monde

Le pont de pointilleuse ferraille
ne s'ouvre qu'à ceux en ordre de marche

L'hirondelle ne retrouve plus le sud — 
un été aveugle est sur le monde


Blinder Sommer

Die Rosen schmecken ranzig-rot —
es ist ein saurer Sommer in der Welt

Die Beeren füllen sich mit Tinte
und auf der Lammhaut rauht das Pergament

Das Himbeerfeuer ist erloschen —
es ist ein Aschensommer in der Welt

Die Menschen gehen mit gesenkten Lidern
am rostigen Rosenufer auf und ab

Sie warten auf die Post der weissen Taube
aus einem fremden Sommer in der Welt

Die Brücke aus pedantischen Metallen
darf nur betreten wer den Marsch-Schritt hat

Die Schwalbe findet nicht nach Süden —
es ist ein blinder Sommer in der Welt


Née le 11 mai 1901 à Czernowitz (Autriche-Hongrie ; actuelle Ukraine) et morte le 3 janvier 1988 à Düsseldorf (Allemagne), Rose Ausländer est une poétesse d'origine juive allemande.

Comme le dit la belle et longue présentation du regretté Gil Pressnitzer qu’on trouve d’elle sur le site Esprits nomades, « son histoire semble être le symbole du naufrage de cette Mitteleuropa, de cette culture de l'Europe centrale qui a disparu dans les flammes et les camps de la mort ».

Nous ne saurions trop recommander à nos amis enseignants de se pencher sur les textes mais aussi sur la destinée de cet auteur qui, injustement méconnue fait partie comme l’écrit Gil Pressnitzer de ces grands poètes juifs : Paul Celan, Nelly Sachs, Ingeborg Bachmann qui, pour avoir fait intimement l’expérience de l’horreur, donnent chair aux choses indicibles.

mercredi 28 juin 2017

SÉLECTION DÉCOUVREURS. MOUJIK, MOUJIK, DE SOPHIE G. LUCAS.

CLIQUER POUR OUVRIR LE PDF

Il est des livres qu’on n’écrit pas sans colère. Non de cette colère furieuse des forcenés mais de cette « triste colère » qu’évoque le poète Alexandre Blok qui monte en soi face aux manquements dont notre société nous fournit régulièrement le spectacle.

Non que nous soyons obsédés par cette façon dont nos sociétés traitent la foule de ceux qu’elle relègue de plus en plus à leurs marges. Dans un monde où des poignées d’hommes peuvent en toute apparente légalité posséder l’équivalent des richesses de tout un continent et où la plupart trouve normal qu’un sportif ou un dirigeant d’entreprise gagnent en un mois plus d’une vie de salaire d’un ouvrier qui risque, sur les chantiers qu’il enchaîne, sa santé quand ce n’est pas sa vie, la misère, si ce n’est au cinéma, ne fait pas vraiment scandale et même si dans nos villes elle s’expose assez clairement, nous savons parfaitement en détourner le regard, lui opposer une sorte d’opacité rétinienne, d’indifférence intime qui n’est sans doute qu’une des conditions du maintien de notre propre tranquillité ou sécurité affectives.

CLIQUER POUR LIRE
C’est pourquoi un travail comme celui qu’a mené Sophie G. Lucas, avec moujik moujik que les éditions de la Contre Allée ont eu l’intelligence de rééditer après une première publication en 2010 aux Editions des Etats civils de Marseille, doit être tout particulièrement salué. Précédé par une épigraphe empruntée à Jehan Rictus, ce poète méprisé qui se voulait l’ « Homère de la Débine » et n’hésitait pas à en appeler à « la vaste et triomphante jacquerie, l’assaut dernier et désespéré des masses vers les joies d’Ici-bas, vers la vie heureuse et confortable, l’Art et la Beauté, tous les éléments du Bonheur dont les humbles sont injustement privés et auxquels ils ont droit », l’ouvrage de Sophie G. Lucas s’attache à ce « qu’on voit de nouveau ces hommes et ces femmes de la rue. Qu’on les regarde ». Qu’on se confronte à cette part de vie et de mort que leur corps, le décor dans lequel ils vivent et les mots qu’ils utilisent ont à raconter. À cet insidieux et collectif mépris de la personne qu’ils ont aussi à dénoncer.

Déclenché par le double sentiment de colère et d’impuissance suscité par la mort d’un homme, Francis, qui vivait sous une tente, dans le Bois de Vincennes, l’hiver 2008, le livre de Sophie G. Lucas n’est pas comme le beau film de Claire Simon, consacré à ce lieu, Le bois dont les rêves sont faits, une poétique exaltation de la nature perçue comme source et cadre d’utopies régénératrices et pas non plus simplement, comme on aura pu l’écrire, une succession de photographies ou d’instantanés fixant l’empreinte d’une série d’existences diversement cabossées. Non.  moujik moujik est avant tout un assemblage condensé de paroles par lesquelles se disent, à la première personne, des destinées, héroïques à leur manière, auxquelles l’auteur s’efforce de laisser toute leur chance et leur force d’apparaître. Non comme des «  cas sociaux »  - qu’il appartiendrait à la science politique de venir régler - mais comme ces « Frères humains » auxquels fait appel la célèbre Ballade des pendus de François Villon.

Car ce sont des voix qu’on entend. Pas que des images seulement qui se forment. Des voix qui parlent de leurs rêves et de leurs déceptions. Des murs auxquels ils se heurtent. De leur courage découragé. De leurs affections et de leurs pertes. Qui revendiquent des dignités. Et portent la fatigue d’avoir à ordonner avec presque rien le monde démuni dans lequel ils se voient obligés de vivre.

Restituant leur parole à partir d’une écoute empathique et sensible, le travail de Sophie G. Lucas n’en produit pas pour autant un matériau brut et purement documentaire. Il donne également forme. Par sélection et montage d’abord. Par le choix aussi, plus surprenant, du moins dans la première partie, d’un vers libre court n’hésitant pas à couper un certain nombre de mots pour en rejeter la fin au début du vers suivant. On comprend aisément à partir de ce mot de « rejet » la signification symbolique d’un tel parti-pris qui a par ailleurs l’intérêt de faire physiquement éprouver les multiples cassures, éclatements qui composent le monde de ces hommes et femmes qui n’entrent pas dans les cadres bien lisses de notre société normée. Mais doivent cependant recourir à notre commun vocabulaire pour décrire des réalités très sensiblement différentes de celles que nos vies davantage protégées nous habituent à reconnaître.

Et c’est bien encore une fois l’honneur de notre poésie que d’en appeler ainsi sans discours et sans fausse sentimentalité à de plus profondes solidarités. Et d’engager son art au service de nouvelles générosités.  

Mais, si le travail de Sophie G. Lucas se distingue d’un certain nombre d’autres inspirés par les mêmes déprimantes matières, c’est que comme pour son tout dernier et admirable livre Témoin que viennent aussi de publier les éditions de la Contre Allée, il est en profondeur porté par une expérience viscérale, indélébile, de la misère. Ces « moujiks » qui n’ont même pas droit dans le titre à une majuscule, mais à qui elle s’efforce de redonner une identité propre, qu’elle parvient à remettre dans la lumière d’une société qui n’a pas su se hisser à la hauteur des rêves de progrès et de justice que la faillite ou plutôt la corruption des socialismes semble avoir durablement ruinés, elle ne les évoque pas de l’extérieur. Et si elle prend bien soin de respecter la distance dont a besoin pour être leur parole, elle sait l’accueillir et la faire résonner autrement qu’en esprit. Dans son sang. Dans sa chair. Étant en fait de leur famille. Ce qu’assumant à son tour l’emploi de la première personne, elle révèle dans la dernière partie, déchirante du livre où elle évoque la mort de son propre moujik de père. Un père qui « n’avait rien/ pour mourir […] n’avait rien à se mettre […] n’avait rien à se mettre pour / mourir/ quelque chose sur le dos ».

Alors, il paraît que nous sommes en marche. Comme on voudrait que ce soit vers un peu moins de dureté !

mercredi 21 juin 2017

IL Y A ENCORE DE QUOI CHANTER ! DOMAINE DES ENGLUÉS D’HÉLÈNE SANGUINETTI.


FRANZ MARC 1910 DER TRAUM

Non. Je ne crois plus trop que la parole critique – car la critique est parole avant d’être discours – ait aujourd’hui pour vocation de mettre à jour les mystères d’une écriture. D’en résoudre l’énigme. Nous sommes solitudes. Et c’est sûrement illusion de croire qu’il existe quelque part dans le monde, qu’il se trouvera un jour dans le temps, une sensibilité et une intelligence tellement frères, tellement sœurs, que nous serons enfin rejoints, compris dans notre totale et parfaite singularité.

Des livres comme ceux que publient Hélène Sanguinetti sont justement de ces livres qui, poussant à la limite leur propre affirmation d’être et de solitude peuvent nous aider à comprendre l’impasse dans laquelle s’engage quiconque voudrait trouver le mot, découvrir la formule, le magique abracadabra, qui ouvrirait pour chacun le sens d’une œuvre à tort considérée comme un bloc de significations d’une densité telle qu’il y faudrait une culture, une attention exceptionnelles pour en pénétrer, ne serait-ce qu’un peu, les principaux arcanes.

Certes, Domaine des englués, par exemple que je viens de recevoir et de lire bouleverse les codes que s’ingénient à respecter de manière plus ou moins joueuse ou inventive la plus grande partie des livres publiés par nos poètes actuels. Cela apparaît d’emblée dans l’utilisation récurrente de signes – glyphes ou émoticônes, encadrés – qui sont manifestement pour elle un complément de palette permettant à la langue d’exploser autrement ses couleurs sur la surface pour elle animée de la page. Mais c’est bien sûr l’éternel problème de la fameuse illusion référentielle qui dans ce livre est le plus de nature à déconcerter ces lecteurs qu’aucune véritable expérience de l’écriture ou de la création artistique en général, n’a appris à comprendre vraiment qu’un poème n’est pas un produit fabriqué, une succession d’opérations bien précises destinées à la cartographie progressive d’un sens mais pleine et aventureuse réponse à l’intense provocation ou altération d’existence que nous adresse la conscience d’être ici ou là, diversement éprouvés, dans le monde. Alors que nous soyons promenés, projetés sans trop d’éclaircissements de paysages en paysages, de situations en situations, d’époques en époques, baladés de réalité en imagination, de registre en registre, d’identités en identités comme si rien n’avait finalement de formes arrêtées, d’expression définitive, cela ne doit pas troubler. Car il ne s'agit pas ici de baliser un domaine.  Mais au contraire d’en sortir.

Car Domaine des englués part d’une douleur. D’un manque. De quelque chose comme une perte. Une Mélancolie qu’accompagne le sentiment d’une impuissance déprimante du langage.  « Je n’ai plus de mots. Le rythme manque dès que je les utilise comme s’ils n’avaient plus de sens ou plutôt un sens, ils sont seuls, ils se suivent et je ne les aime pas.  Qui pourrait s’en servir dans son oreille, sa bouche, son ventre, tout ? Honte. Et une indifférence totale. Doute. Mais froid. Je pense à la mort et à la vie. »  Ainsi, la voix qui se lève à l’intérieur de ce livre et le titre même de l’ouvrage, suggèrent-ils la présence d’une conscience en partie empêchée. Retenue. Séparée. « Prison. Moi = prison ». « À nouveau tout est branlant, rien ne tient et je ne tiens à rien » constate ainsi la voix, page 71 du livre.

Paradoxal alors cet entretien sur la joie qui occupent les trente dernières pages du livre ? Pas pour celui qui comprendra que là se trouve justement l’un des enjeux majeurs de la volonté créatrice qui est de ranimer, ressaisir l’héroïque et solaire affirmation de qui ou de quoi en nous et du fond même de tous les empiétements d’être que constituent séparations, pertes, vieillissements, misères, continue à vouloir tout. EXIGER PARADIS. SORTIR. ALLER. BONDIR ! Et de rassembler ses ressources pour tenter de capter ce qu’elle peut toujours de puissance et de joie d’exister. À placer jusqu’au bout son salut dans un surcroît d’être. « Ne pas mourir/ ne, Veut,pas, mourir/ mourir mais vif/ ainsi courir se dérater/ du couru Et transpire tombe/ au pied d’un arbre marronnier/ en fleurs de sa vie, ».

Ainsi le domaine fermé peut-il s’ouvrir en territoire. Le corps - ses nerfs, ses muscles et ses tendons … - sortir de ses caissons. Et se rompre le vieil équilibre mortifère d’harmonie et de repos. Le monde donne toujours faim. Entraîne. Et si devant on voit un trou, la voix ne renonce pas à astiquer ses clairons. « il y a encore de quoi chanter ».

vendredi 24 février 2017

PARMI TOUT CE QUI RENVERSE. UN MONDE OUVERT PAR LA PAROLE.

CLIQUER POUR SE RENDRE 
SUR LE SITE DE L'EDITEUR
Je me permets d’annoncer la sortie de parmi tout ce qui renverse aux éditions du Castor Astral.

Merci tout d’abord à Jacques Darras et à Jean-Yves Reuzeau d’avoir sauvé ce livre que la malencontreuse disparition, en janvier 2016, des éditions de l’Amandier - où il devait, grâce au concours du CNL, primitivement paraître –  risquait de condamner à ne voir le jour qu’après de longues années encore de sommeil et d’attente.

Je n’accable pas les revues, comme les maisons d’édition, de mes propositions. C’est pourquoi, occupé le plus souvent à tenter de donner ce que je peux de visibilité aux livres et aux auteurs que j’estime, je me sens autorisé aujourd’hui à demander aux lecteurs de ce blog qu’ils prêtent un peu d’attention à l’ouvrage que je propose et l’aident ainsi à échapper à la cruelle indifférence qui frappe en général le travail des poètes.

Je le dois tout d’abord à la maison qui m’accueille. Ensuite à toutes les ressources de vie et de pensée que l’écriture de ce livre m’aura conduit sur tant d’années à employer.

parmi tout ce qui renverse, sous-titré Histoire d’Il, vient prolonger et terminer la phrase commencée avec Compris dans le paysage (Potentille, 2010), complétée par avec la terre au bout (Atelier La Feugraie 2011) et emprunte un peu de sa forme générale à Vie, Poésies et Pensées de Joseph Delorme de Charles Augustin Sainte-Beuve ! Oui. C'est en effet à ce livre injustement méprisé qu'on doit, au moment où naît ou va naître notre poésie moderne, de voir pour la première fois le poète se dégager de la coûteuse illusion de la transparence du sujet pour inventer et induire une lecture "romanesque" de la poésie lyrique.

vendredi 30 décembre 2016

JACQUES LÈBRE. L’IMMENSITÉ DU CIEL.


RUISDAEL VUE DE HARLEM  Détail MAURITSHUIS
 « 
père, même pas dans la terre / (il a neigé à gros flocons pendant la crémation) / réduit, désormais, / à l’immensité du ciel. »

Que devient l’être lorsque la vie le quitte et que ce qui l’animait se voit arracher à son enveloppe charnelle ? Qu’y a t’il d’être toujours, autour de nous ? Et quelles limites d’espace, de temps, la conscience peut-être, la parole, le geste, et la mémoire encore, peuvent-ils nous aider – même un peu - à franchir ?

Organisé autour de la disparition de son père, Lucien, (1926-2008), le dernier livre de Jacques Lèbre, demeure tout entier habité par cette forme supérieure et inquiète de sensibilité qui fait d’un certain nombre de moments vécus, le frémissant lieu de passage et l’éphémère réceptacle de tout ce qui, dans la vie et par le monde nous déborde. Éprouve notre vulnérabilité. Réactive le sentiment de l’essentielle porosité de notre être intérieur.

mercredi 2 novembre 2016

MORT D’UN PERSONNAGE. SUR LAME DE FOND DE MARLÈNE TISSOT.

Mon pere est mort, Dieu en ayt l’ame,
Quant est du corps, il gyst soubz lame…
François VILLON
Le Testament

Je viens de lire le petit livre de Marlène Tissot Lame de fond, produit par La Boucherie littéraire de l'exigeant Antoine Gallardo que je remercie bien de me l’avoir adressé et j’aimerais en dire ici quelques mots qui viendraient rendre justice à l’émouvante et fragile sensibilité de son auteur. À la façon juste aussi qu’elle a de rendre compte de ce que l’idiotie contemporaine appelle le travail du deuil et qui n’est que le jeu millénaire des façons par lesquelles les vivants, comme ils peuvent, s’accommodent de la disparition ou de la perte d’autres qui comptaient, en profondeur, pour eux.

MOTHERWELL DANS LA CHAMBRE D'AMOUR 
Pas nécessaire en fait de savoir si le disparu dont il s’agit dans le livre de Marlène Tissot est son père, son grand-père, quel était son âge véritable ou la place précise qu’il occupait dans la vaste configuration sociale hors de laquelle il est de plus en plus difficile pour chacun de trouver à se définir... Je ne retiens du livre que la possession d’une modeste habitation au bord de la mer vers Cancale, une certaine qualité de lumière insaisissable au bord des yeux, l’odeur tout à la fois âcre et douce d’un vieux pull marin... et surtout cette capacité qui n’est pas seulement de paroles que possèdent certains êtres de nous rendre le monde plus large à habiter (p. 48). «Cours, ma belle ! Nage dans le ciel » [...] Avec toi tout est permis. Avec toi on chahute l’apparence des choses ordinaires, on colorie le monde. Avec toi, je nage dans le ciel, je suis une sirène qui ne craint pas la mer à boire. »

Certes, nous ne manquons pas de livres commandés par les morts1. Et peut-être n’existe-t-il d’ailleurs de vrais livres que ceux-là que nous inspirent la perte et la nécessité encore, non d’en guérir ou d’oublier, mais comme le disait Char, d’en faire l’aliment d’une plus grande capacité d’être. L’ouvrage de Marlène Tissot avec justesse et discrétion en fournit à mes yeux une nouvelle preuve. Lui qui finit par nous faire comprendre qu’on ne réinvente ceux qui manquent qu’en en projetant devant nous la vivante couleur et qui se termine par ces lignes bien belles : « Dans ta cage thoracique, l’oiseau a cessé de chanter. Mais ses ailles palpitent encore en moi. Comme s’il s’apprêtait à m’envoler. Tu m’avais prévenue : « Tout n’est que commencement ». Et aujourd’hui je suis prête à te croire, prête à laisser ta fin devenir un début . »

NOTE :
Parmi les œuvres majeures auxquelles je pense, je ne saurais trop inciter le lecteur à se tourner vers les livres de Frank Venaille et tout particulièrement Hourra les morts ! qui compte en particulier un texte tout à fait extraordinaire évoquant la crémation de son père (voir un commentaire que nous avons jadis réalisé pour des élèves de lycée). Chacun se souviendra également du Pas revoir de Valérie Rouzeau, prix des Découvreurs 2001. Sans oublier, pour rester dans le champ des auteurs pour lesquels nous avons de l’amitié, le beau livre d’Edith Azam Décembre m’a ciguë chez POL ou celui d'Olivier Barbarant,Élégies étranglées dont le commentaire que nous en avons donné il y a quelques années peut largement trouver à s'appliquer à l'ouvrage de Marlène Tissot.

jeudi 13 octobre 2016

LANCEMENT DE NOS RENCONTRES D’AUTEURS.

Laurence Vielle Vincent Granger et Thomas Suel Channel  6-10-2016


C’est avec Laurence Vielle que viennent de débuter les rencontres 2016-2017 que nous organisons autour du Prix des Découvreurs. Plus de 200 élèves du lycée Berthelot de Calais, et du lycée Carnot de Bruay la Buissière accompagnés de leurs enseignants se sont ainsi rendus dans la belle salle du Passager au Channel pour y découvrir celle qui vient d’être sacrée « poète nationale » de Belgique.

Accompagnée du musicien Vincent Granger venu spécialement de Lyon, Laurence Vielle a partagé la scène avec Thomas Suel un habitué de ces rencontres que nous avons toujours plaisir à retrouver.

«Ce qu’on vient d’entendre nous a vraiment redonné la pêche » commentait un jeune de terminales à l’issue du spectacle. «Oui ça nous aide à mieux comprendre le monde et à mieux nous comprendre nous-mêmes » ajoutait l’une de ses camarades toute aussi enthousiaste. Pour Martine Resplandy, organisatrice de cet évènement, « Laurence Vielle et Thomas Suel sont des artistes qui s’intéressent aux gens, qui savent porter un regard critique sur notre époque difficile. Leur travail montre aux jeunes qu’ils ne sont pas seuls et qu’ils ne doivent pas se replier sur eux-mêmes. C’est aussi notre mission à nous professeurs de leur faire rencontrer de telles personnalités à l’énergie communicative ».

Question de style !  Le propre de l’artiste est-il pas, si l’on en croit le tout dernier livre de Marielle Macé, justement intitulé Styles, de mettre son imagination conceptuelle, et sa créativité au service des autres, de « favoriser l’effet retour de cette force » à l’intérieur du collectif, dans l’espérance de permettre à chacun de réviser, d’élargir ou simplement de redynamiser sa manière propre d’être en vie.

mardi 7 juin 2016

COMPATRIOTES DE L’AILLEURS : YOSHIKICHI FURUI, CHANT DU MONT FOU.

C’est un long chant de traversée. De traversée du monde. De traversée du temps. De traversée de soi. Encore pourrions-nous mettre les mots qui précèdent au pluriel tant les identités du narrateur, celles des époques qu’il évoque et des lieux et formes qu’il rassemble sont multiples et se pénètrent au sein d’une narration qui loin de s’écouler avec la majesté d’un grand fleuve possède tous les attributs de ces eaux dévalant les pentes célèbres du Yoshino, que dans son dernier chapitre, l’auteur décrit, avec leur courant qui bifurque, leurs bras faisant rayonner leurs tentacules  dans plusieurs directions autour d’un point central et qui semblant couler vers le sud, coulent en fait vers le nord...

Je le reconnais bien volontiers. J’ignore à peu près tout du Japon. De son histoire. De sa géographie. De sa culture. De ses traditions. Et même de sa littérature. Ou plutôt ce que j’en sais tient dans le bagage de ce que nous savons tous. C’est-à-dire clichés. Petits savoirs superficiels. Engouements déclenchés. Enthousiasmes de commande produits par l’énervante société culturelle à prétention élitiste à laquelle de force, sinon de gré, je me trouve appartenir. Pourtant Chant du Mont fou ce livre qui par bien de ses aspects se montre profondément ancré dans les spécificités d’un pays qu’il nous fait attentivement parcourir nous entraînant d’un lieu sacré ou historique à l’autre, d’un auteur ancien à l’autre, sans compter les évènements nombreux du passé et les figures mythologiques ou religieuses qu’il convoque au passage, Chant du Mont fou m’a presque toujours interpelé comme s’il me parlait finalement de moi-même. De cette difficulté que nous avons à habiter nos corps. À accepter notre âge. À nous sentir de notre époque. À ne pas nous perdre dans les multiples voix qui nous habitent. Ne pas constamment chercher ce qu’au fond nous ne trouverons jamais. Nous inventant des voyages d’humeur, des fièvres, des colères, des regrets, des peurs... des opéras d’impressions en fait, dont nous savons bien comme ils sont inutiles. Mais sans lesquels nous n’aurions pas de vie.

mardi 31 mai 2016

POUR UN ÉLARGISSEMENT D’ÊTRE. DOSSIER DU PRIX DES DÉCOUVREURS 2016-2017.

Cliquer dans l'image pour ouvrir le dossier
Les extraits que nous proposons avec cette vingtième sélection du Prix des Découvreurs visent d’abord à donner une image significative des livres mis en compétition. 

À travers eux se lira sans difficulté la conception ouverte que nous avons de la poésie et tout ce qu’elle peut aujourd’hui présenter de différent, de nouveau, de singulier par rapport aux conceptions malheureusement trop étroites dans lesquelles on l’enferme traditionnellement.

Apparaîtra aussi, du moins nous l’espérons, outre la grande diversité rendue aujourd’hui possible des écritures, la capacité que possède la poésie actuelle d’interroger le monde sous tous les aspects que nous lui connaissons. Du plus intime au plus collectif. Du plus lointain au plus proche.

Bien entendu, la poésie reste un art du langage. À ce titre, on ne peut la réduire, comme un simple article de journal, à ses significations. Il importera donc toujours de rester attentif à ce qu’on appelait autrefois « la manière », c’est-à-dire ici les choix particuliers d’écriture, plus ou moins singuliers, plus ou moins manifestes, par lesquels chaque auteur se donne en principe, sa voix propre. Proposant du même coup au lecteur d’inventer sa lecture elle aussi singulière.

Nous avons bien conscience encore qu’il n’est pas toujours facile d’entrer dans des formes d’écriture auxquelles on n’est pas préparé. C’est pour cela que plutôt que d’un appareil critique aux explications forcément réductrices nous accompagnons ces extraits d’un certain nombre d’illustrations dont l’objectif n’est pas seulement de rendre ce dossier visuellement attractif. Sans en être le commentaire ou l’illustration l’image peut ici établir une sorte de dialogue avec le texte, soit en en favorisant l’entrée, soit en lui offrant un prolongement possible.

Nous aurons le sentiment d’avoir réussi notre pari si, partant des extraits, chacun éprouvait la curiosité de prolonger sa lecture en allant découvrir les livres en leur totalité. Et y trouvait aussi, pourquoi pas, pour lui, des possibilités inédites d’écriture.

Lire / écrire, à la condition d’accepter de sortir de ses circuits d’habitude, sont une seule et même activité. D’elle nous tirons, c’est une certitude, le plus sûr élargissement d’être. La promesse d’une existence adulte. 

dimanche 8 mai 2016

ENCORE UNE BABEL PARFAITEMENT RÉUSSIE, AU CHANNEL, AVEC LES ÉLÈVES DU LYCÉE BERTHELOT DE CALAIS !

BABEL BERTHELOT AVEC RYOKO SEKIGUCHI


Une superbe Babel encore cette année avec les élèves du lycée Berthelot ! Construite grâce à l’aide financière votée par l’ancien Conseil Régional du Nord-Pas-de-Calais, autour de la présence lumineuse de la grande poétesse et traductrice japonaise Ryoko Sekiguchi, dans la magnifique salle du Passager, comble pour l’occasion, c’est près d’une centaine d’élèves qu‘elle a rassemblée sur le plateau pour y lire et interpréter des poèmes écrits par les plus grands auteurs de l’Antiquité à nos jours.

Si bien entendu certains se sont montrés encore intimidés par le fait de venir ainsi se présenter sur scène, beaucoup, en revanche ont manifesté de belles qualités comme en aura tout particulièrement témoigné, je pense, aux yeux de tous, la remarquable mise en musique et en voix du célèbre texte de Baudelaire Anywhere out of the world, totalement élaborée par un groupe d’élèves de l’option musique.


De telles manifestations dont on aimerait qu’elles soient plus largement répandues dans tous les établissements de France sont de celles qui nous paraissent les plus à même de redonner vraiment le goût de la poésie à cette jeunesse qui place – c’est son âge -  l’émotion et le partage loin devant les nécessités de l’analyse et du commentaire. Ce qui ne l’empêche pas de réussir dans ses études. Les excellents résultats des élèves du lycée Berthelot de Calais qui mène depuis longtemps une politique d’ouverture culturelle et de rencontres parmi les plus dynamiques à coup sûr de l’Académie en sont la preuve. 


mercredi 9 mars 2016

UNE SIMPLE JOURNÉE À PASSER SAINE ET SAUVE ! DOINA IOANID.


Doina Ionaid
Dorothea Tanning Birthday










Mais nous autres, jamais nous n'avons un seul jour
le pur espace devant nous, où les fleurs s'ouvrent
à l'infini. Toujours le monde, jamais le
Nulle part sans le Non, la pureté
insurveillée que l'on respire,
que l'on sait infinie et jamais ne désire.

RILKE
Huitième Elégie de Duino, 1922


« Que veulent-elles de moi, toutes ces femmes avec leur ventre de kangourou à peine dissimulé par des tabliers fleuris, leurs cheveux imprégnés d’odeurs moites, pourquoi m’invitent-elles à venir à leur côté, m’attirant avec leurs vies mutilées et pourquoi leurs histoires collent-elles à moi comme de l’huile brûlante, alors que je veux seulement qu’elles me fichent la paix et me laissent aller mon chemin ? »  Dans l’univers bien particulier de la poète roumaine Doina Ioanid, la relation qu’entretient l’être avec le monde est toujours captivante. Je veux dire un peu possessive. Et les frontières que dessinent les identités tout comme les moments successifs du temps se montrent la plupart du temps dangereusement poreuses.

Un mouvement qui n’est pas sans rappeler celui de la ruade du cheval entravé qui regimbe.


lundi 8 février 2016

RENCONTRES AVEC FADWA SOULEIMANE.

Dans le cadre de l’édition 2015-2016 du Prix des Découvreurs, nous venons d’accompagner la poète syrienne Fadwa Souleimane dans deux grands lycées de Boulogne-sur-Mer, les lycées Mariette et Branly. Nous reviendrons sur ces rencontres qui seront suivies prochainement par des interventions dans d’autres établissements de l’Académie de Lille, notamment à Calais, Denain et Valenciennes.

Disons simplement ici que ces interventions ont particulièrement touché les nombreux jeunes qui ont eu la chance de rencontrer celle qui s’est surtout présentée comme une porte-parole du peuple syrien victime d’une guerre qui dépasse largement les enjeux de politique intérieure auxquels certains voudraient la réduire.

Tout comme le public, venu rencontrer l’auteur à la librairie l’Horizon, chacun a pu se rendre compte de la forte personnalité de Fadwa Souleimane, une femme artiste qui après  s’être engagée au service d’une révolution pacifiste n’a rien renié de ses idéaux et continue, envers et contre tout, son combat de justice et de fraternité.

lundi 11 janvier 2016

DE L’AIR ! DE L’AIR ! DE L’AIR ! AVEC OUF DE LAURENCE VIELLE.

VALLOTTON
FELIX VALLOTTON LE BALLON 1899





Oui. Il y a quelque chose. Il y a vraiment quelque chose dans les poèmes et dans la façon surtout qu’elle a de les dire, de la comédienne et poète belge Laurence Vielle. Une dynamique de la parole accrochée à la vie ou de la vie accrochée à la parole y rejoint une part de notre laborieuse humanité en route sur la terre, s’émerveillant, dénonçant, s’essoufflant, repartant... pour emporter le lecteur/auditeur/spectateur loin loin loin, dans ce qu’il a pourtant de plus proche et le touche au plus profond.

Parente à certains égards de celle toujours renouvelée, libre et joueuse d’un Prévert, la poésie de Laurence Vielle n’a rien d’intellectuel. De philosophique. Encore moins d’hermétique. Si elle est travaillée, ce n’est pas dans le sens d’une complication métaphorique ou de la recherche d’une certaine originalité d’images ou de vocabulaire. D’un retardement voire d’une suspension de sens. Elle surgit au contraire, tout entière d’allant et d’évidence. Pour coller à la vie ordinaire dont elle mélange les histoires sans jamais les enfermer dans leurs pseudos vérités naturalistes.