Affichage des articles dont le libellé est ÊTRE. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est ÊTRE. Afficher tous les articles

samedi 20 mai 2017

AU NOM DU NORD, DU SUD, DE L’EST & DE L’OUEST. UN LIVRE MERVEILLEUX D’ALAIN NOUVEL.

Fortement ancrées dans ce pays qu’on nomme aujourd’hui avec un peu d’inexactitude tant historique que géographique, la Drôme provençale, et plus précisément entre Nyons et Rémuzat pour ce qui est de la ligne est/ouest et de Rosans à Buis les Baronnies pour la ligne nord/sud, les histoires d’Alain Nouvel sont des histoires de lieux et de maisons, de paysages et d’habitations, d’ouvertures et de passages.  Mais toutes pénétrées d’attentes et d’interrogations, de présences et de dissolutions en nous, du monde, elles plongent au plus profond de nos inextricables et pourtant nécessaires opacités. Et je plains ceux qui n’y verraient que pages joliment ou pittoresquement enfermées dans le cadre étroit d’une littérature régionaliste.

« Dans un paysage, l’unité des parties, leur forme, vaut moins que leur débordement ; il n’y a pas de contours francs, chaque surface tremble et s’organise de telle manière qu’elle ouvre essentiellement sur le dehors » écrivait dans l’un de ses touts derniers livres le regretté Michel Corajoud. Et c’est ce débordement des surfaces qui me semble prévaloir dans ce groupe de sept nouvelles plus merveilleuses que fantastiques qu’on pourrait tout aussi bien appeler poèmes en prose que le lecteur découvrira dans ce beau petit livre que les toutes jeunes et talentueuses éditions des Lisières nous proposent.

Ce n’est pas seulement que les personnages ou les lieux ne restent pas enfermés, chacun dans leur histoire mais voisinent et aussi se retrouvent dans l’histoire des autres. C’est qu’il s’y agit bien plutôt d’une même conscience épandue, dispersée, et puis osons le mot, d’une âme, que sa plasticité, sa vibrante sensibilité fait diversement s’orienter – comme l’indique le titre - attentive qu’elle est aux sollicitations multiples et premières du vivant.
CLIQUER DANS L'IMAGE POUR LIRE UN EXTRAIT

Inspiré sans nul doute par le Giono des Vraies richesses, pour nous contenter d’un titre particulièrement explicite, l’ouvrage d’Alain Nouvel, nous ramène constamment à l’essentiel. Qui est le sens et le rythme que nous voulons donner à nos vies à travers le choix que nous faisons de notre relation au temps, aux choses, aux êtres, aux forces simples et naturelles de la vie. Cela commence par la recherche d’une autre forme de silence capable de nous délivrer de ces bruits de fond que la société actuelle amplifie de manière à provoquer partout l’hystérie, l’agitation, nécessaires au maintien de systèmes économiques basés sur le surtravail et la surconsommation. Cela se termine par l’apologie d’une forme buissonnante et buissonnière de la lecture, puis par l’évocation exaltée du sentiment de chaleur et de liberté que donne par la musique et le chant, un trio de sirènes faisant entendre au narrateur « qu’il y a de la joie à vivre, à créer sans jamais se conformer, sans se laisser enfermer, à ne pas rester passif mais à danser, danser, danser avec son corps vivant jusqu’à plus d’heure, à plus soif, à plus de souffle ».


Alors, je ne sais si Alain Nouvel est musicien ou philosophe. Ou les deux à la fois. J’ignore malheureusement tout de lui. Jusqu'à son âge. Que j’imagine cependant proche du mien. Ne serait-ce que, me semble-t-il, il faut avoir quand même un peu vécu et faire l’expérience en soi de bien des choses pour devenir capable de préférer à la pure, solide et solaire définition de chaque chose qu’il semble avoir aussi cherché, sa vaporeuse et tourbillonnante aura. Et de parvenir comme il fait à travers la danse du langage à nous en faire éprouver la présence, impalpable et sans mots. 

Voir sur Terres de femmes, une pénétrante lecture d'Angèle Paoli.

mardi 9 mai 2017

SÉLECTION 2018 DU PRIX DES DÉCOUVREURS. MA MAÎTRESSE FORME DE SOPHIE LOIZEAU.

Moabi photo de Jake Bryant


Les habitués de mon blog, ceux aussi qui ont applaudi à la sélection que nous avons faîte en 2016 de l’extraordinaire livre de Laurent Grisel, Climats, se diront sûrement que c’est en raison de son appartenance revendiquée au genre aujourd’hui bien reconnu que l’on désigne sous l’appellation d’origine américaine de « naturewriting » que je m'intéresse ici au livre de Sophie Loizeau, Ma maîtresse forme.

Certes, la référence que fait l’auteure à ce type d’écrit qu’on dit issu du Walden de Thoreau mais dont les éditions José Corti nous ont montré qu’on pouvait en trouver la source dans des écrits bien antérieurs, ne serait-ce que ceux du naturaliste William Bartram dont j’ai pu évoquer jadis l’admirable figure, cette référence dis-je, a bien provoqué chez moi une attente particulière que le titre emprunté à une des formules les plus célèbres de Michel de Montaigne ne pouvait que renforcer.

Après lecture toutefois, je dois admettre que si l’esprit général de ces naturewritings imprègne bien la suite de poèmes qui compose le livre de la talentueuse Sophie Loizeau, ces derniers ne me procurent pas vraiment, faute sans doute d’ampleur et d’approfondissement, ce sentiment bouleversant d’unité cosmique qui fait qu’il m’arrive de me sentir traversé par les mêmes énergies que nous sentons à l’oeuvre dans chacun des éléments de ce que nous appelons la nature.
Car il ne suffit pas de se proclamer oiseau, châtaignier, hérisson ou baleine pour le devenir vraiment. Et il ne suffit pas d’anthropomorphiser le vivant, d’imaginer des floraisons de narcisses venant bander au printemps les chevilles des arbres pour que la nature dès lors enracinée en nous, vienne enfin nous parler sa douce langue natale.

mardi 25 avril 2017

REPRENDRE PIED DANS SA PAROLE. ZONE INONDABLE DE FRANÇOIS HEUSBOURG.

BILL VIOLA LE DELUGE


Oui nous avons besoin de parole. C’est la vie. Et c’est le propre des poètes ou de façon plus générale de ceux qui entretiennent une relation dynamique à la parole que de témoigner de cette nécessité profonde dont chaque jour, pour ma part, je m’émerveille. Ne sommes-nous pas dans tout le vaste univers connu, la seule parmi ces millions et ces millions, ces milliards, peut-être, d’espèces vivantes, la seule à disposer de cette capacité de prolonger notre existence en paroles. Des paroles qui nous survivent. Et que pour les plus abouties d’entre elles et les plus nourrissantes, nous pouvons nous transmettre de générations en générations.

Que la poésie soit une parole avant tout liée à la vie, à cette pression que sur nous elle exerce, j’en trouve encore aujourd’hui comme preuve le petit livre de François Heusbourg que les éditions AEncrages & Co viennent de faire paraître sous le titre de Zone inondable. Comme l’indique le site de l’éditeur, François Heusbourg y aborde « les inondations terribles qui ont eu lieu en octobre 2015 dans le Sud littoral », entraînant la mort de 21 personnes et provoquant dans plus d’une trentaine de communes des dégâts considérables.

C’est en victime lui-même de cette catastrophe que François Heusbourg élabore une parole s’efforçant de rendre compte de cette situation proprement irreprésentable dans laquelle il se trouve dans un premier temps plongé. Bouleversement des repères d’espace et de temps. Tout, le corps, la pensée, les cloisons d’habitudes et les définitions d’ordinaire bien convenues entre les choses, voilà que tout est devenu d’un seul coup différent. Perméable. Et c’est bien comme un moment de sidération que les mots du poème tentent de conjurer, réservant au blanc, le soin d’inonder l’espace de la page où ne surnagent que quelques notations factuelles, des impressions déboussolées, un sentiment particulier d’impuissance et de vulnérabilité de l’être qui finit par n’avoir d’autre issue, après avoir tenté quelques gestes dérisoires, que de se laisser emporter par le flot désarmé du sommeil.

vendredi 21 avril 2017

AU DIAPASON DE L’ÊTRE. VOLTIGE ! D’ISABELLE LÉVESQUE.

Honneur et Vertu fleurissent après la mort Véronèse 


On ne connaît que trop bien la fameuse expression de nos anciens romantiques – que les lecteurs retrouveront aisément, n’en doutons pas, dans l’une des 17000 pages du Journal du philosophe suisse Henri-Frédéric Amiel ! - selon laquelle tout paysage est un état d’âme. Me proposant aujourd’hui de dire quelques mots d’un des nombreux ouvrages que leurs auteurs ou leurs éditeurs – ne les oublions pas – ont eu l’attention de me faire parvenir, il ne me semble pas inutile de partir de cette formule qui possède le mérite de souligner que les frontières n’ont rien d’étanches entre ce que nous croyons être la pure physicalité du monde extérieur et ce que nous envisageons comme relevant du domaine propre de nos singulières intériorités.

Voltige ! d’Isabelle Lévesque est de ces livres où la perméabilité entre le dehors et le dedans qui fonde tout texte en paysage se présente au lecteur avec la plus nette, pour ne pas dire la plus déroutante évidence. Chaque motif ici, qu’il soit fleur, souffle, couleur, forme, inclinaison, battement, ombre ou acuité lumineuse, y apparaît comme intimement noué à ces tremblements intérieurs, ces palpitations vitales, ces tensions et retentions, spasmes et contractions, libérations, volettements, halètements, vertiges, voltiges...  à travers quoi s'éprouvent les diverses intensités d’une relation amoureuse passionnément vécue.

Surgissent alors de ces compositions, une suite de vibrations rendues d’autant plus singulières que le paysage de langue ainsi produit, par ses condensations, sublimations, ses ruptures ou ses ellipses, s’affranchit à son gré de l’ordre imposé des grammaires pour imprimer au poème son allant, ses pas de danse, voire ses aériennes, diffuses et quelque peu énigmatiques acrobaties.

« En chacun tu bats » affirme Isabelle Lévesque en référence à une longue liste de termes par elle écrite, regroupant, comme elle dit, « l’immense et le fragile ». Et c’est bien à une sorte d’assemblage vif et libéré des contraires que s’efforce la poésie de cet auteur qui, à travers chaque détail observé, chaque présence retenue, tente de hisser sa parole au diapason de l’être. Afin qu’au-delà de tout manque, de toute disparition, sa source n’en tarisse pas. Et que tel jour d’été – mettons que ce soit un 25 août – tel moment  de la journée – mettons que ce soit un matin à onze heures – restent, comme l’est bien le paysage, ou le bleu d’un ciel de Véronèse : ineffaçables, inabolis. À jamais toujours-là.