samedi 6 janvier 2018

UN BEAU LIVRE : JARDINS EN TEMPS DE GUERRE DE TEODOR CERIĆ.



J’aime les jardins. Je les aime dans leur réalité. Leur présence diverse. Leur devenir aussi. Comme dans l’idée qu’ils m’aident depuis longtemps à me faire du monde. C’est pourquoi, Jardins en temps de guerre, le petit livre de Marco Martella dont j’avais déjà bien apprécié Le jardin perdu, publié en 2011, dans la même collection, «un endroit où aller », des éditions Actes Sud, est de ces livres précieux capables de conforter ce qui, pour moi, constitue bien plus qu’une passion : une amitié profonde et nécessaire, équilibrante, nourrissante, respectueuse aussi des différences et des singularités. En bref, ce que les anciens grecs appelaient « philia ».


Ce n’est pas que le livre de Marco Martella déborde d’aperçus ingénieux, ou renouvelle de façon décisive l’approche esthétique, philosophique, historique ou sociologique du jardin. Non. Mais il aborde son sujet à travers une approche sensible, personnelle, éprouvée, recourant à la fiction d’un jeune auteur serbo-croate, arraché à son pays par la guerre, pour mieux nous entraîner sur les routes d’Europe, à la découverte de divers jardins témoignant de la diversité des formules par lesquelles leur inventeur ou leur propriétaire s’est efforcé comme il dit, d’offrir « à l’individu un refuge où le fracas de l’histoire, qui gronde au-delà de leurs murs d’enceinte, ne parvient que comme un écho lointain. »


C’est sur ce fond de violence et de malheurs du monde, dont la guerre ici n’est que la métaphore, que chacun des chapitres de cet ouvrage doit, me semble-t-il, être d’abord interprété. Qu’elle prenne la forme du sida, frappant, comme tant d’autres à l’époque, un cinéaste anglais, de la solitude d’une femme de cinquante ans abandonnée par son père et consacrant son existence à sa mère malade, de la torture subie par un chanteur grec à l’époque des colonels, de la menace de la misère obligeant un jeune londonien à se faire l’ermite ornemental d’un excentrique aristocrate ou du développement des trafics de drogue et de l’essor parallèle un peu partout des idéologies sécuritaires et des espaces contrôlés, partout la brutalité ou les infortunes qui accablent la vie, se voient, dans l’ouvrage de Marco Martella, opposer une réponse originale de jardin. Et, sous l’infinie possibilité de configurations et d’apparences qu’il possède, se révèle, précieusement et chaleureusement préservé, le caractère vital de ces lieux qu’avec la sensibilité qui le caractérise, le narrateur n’hésite pas à comparer aux « monastères perdus dans les montagnes des Alpes ou dans les brumes d’Irlande où, après la chute de l’Empire romain, tandis que le continent sombrait dans la barbarie, quelques moines gardaient une petite lumière allumée, scintillant faiblement dans la nuit. »


Le lecteur ne verra pas toujours, dans ce livre singulier, ce qui relève de la réalité ou au contraire de la fiction. Ce n’est pas, à mes yeux, l’une de ses moindres qualités. Et je m’en voudrais  profondément si, après lui avoir ôté la liberté de se laisser égarer par le dispositif imaginé par Marco Martella pour ce livre, j’ôtais encore à l’amateur, le plaisir de décider si par exemple ce jardin sans « aucun mur ni aucune haie » foisonnant de fleurs au milieu « de la morne étendue des landes pelées de Dungeness » avec vue sur centrale nucléaire, est le fruit ou pas de  la fantaisie  de l’auteur. Ou si, dans le chapitre consacré à Painshill, je l’empêchais de rechercher par lui-même si les ermites ornementaux dont fait état ce spécialiste des jardins qui assez significativement porte un nom très voisin de celui qui fut au XVIIIème  considéré comme le plus grand jardinier d’Angleterre, Lancelot "Capability" Brown, ont vraiment existé. Comme aussi ce chanteur grec qui retiré dans les montagnes proches d’Héraklion, consacre, à la façon de l’Elzéard Bouffier de Giono, son existence à planter une forêt qu’il considère comme son grand et illimité jardin d’arbres.


Beckett devant sa maison d'Ussy sur Marne
J’aurais beaucoup à dire sur le livre de Marco Martella. Sur ce jardin de fougères, inspiré des cheveux de Vénus (Adiantum capillus-veneris) recouvrant la pierre des fontaines de la Villa d’Este, proliférant jusqu’à reconstituer comme un bout d’Amazonie, dans l’obscurité d’une cour entourée des hauts murs d’un vieux quartier de Graz. Ou à l’inverse, sur ce « désert biologique », tondu et retondu, taillé et retaillé, que le grand Samuel Beckett s’acharnait à faire de son terrain parfaitement plat, entouré de « vilains parpaings gris » couverts de tessons, sur lequel, grâce aux droits d’auteur d’En attendant Godot, il se fit construire dans la vaste et déprimante plaine de Brie, une maison volontairement dépourvue de tout caractère. 


Mais les mots nous dit en conclusion Teodor Cerić, l’auteur prétendu du livre, « sont la pire des distractions. Je n’ai rien contre les mots, rassurez-vous, c’est juste qu’ils nous enferment un peu plus en nous-mêmes, alors qu’ils nous avaient promis le contraire. Ils nous coupent du monde, alors que c’est vers le monde que nous tendions les bras. Les présences terrestres […] ces sources vives jaillissant constamment dans la nature, exigent de nous un regard aimant, elles ne demandent pas à être dites, encore moins saisies. Un mot ou deux, tout au plus, comme quand les enfants disent « Beau » ou « Bon »


Alors, même si je ne partage pas tout à fait l’idée que les mots nous couperaient du monde, c’est bien volontiers que je conclurais cette page en écrivant simplement que le livre de Marco Martella, Jardins en temps de guerre, est un beau livre.

Et bon.