dimanche 17 décembre 2017

HERBES ET MURS. OÙ CONDUISENT LES ÉVIDENCES ?



Est-ce le pré que nous voyons, ou bien voyons-nous une herbe plus une herbe plus une herbe? Cette interrogation que s'adresse le héros d'Italo Calvino, Palomar, comment ne pas voir qu'elle est une des plus urgentes que nous devrions nous poser tous, aujourd'hui que, du fait des emballements et des simplifications médiatiques souvent irresponsables, risquent de fleurir les plus coupables amalgames, les plus stupides généralisations et les fureurs collectives aveugles et débilitantes. C'est la force et la noblesse de toute l'éducation artistique et littéraire que de dresser, face à tous les processus d'enfermement mimétique, la puissance civilisatrice d'une pensée attentive, appliquée au réel, certes, mais demeurée profondément inquiète aussi de ses supports d'organes, de sens et de langage.


Ce que nous appelons voir le pré, poursuit Calvino, est-ce simplement un effet de nos sens approximatifs et grossiers; un ensemble existe seulement en tant qu’il est formé d’éléments distincts. Ce n’est pas la peine de les compter, le nombre importe peu; ce qui importe, c’est de saisir en un seul coup d’œil une à une les petites plantes, individuellement, dans leurs particularités et leurs différences. Et non seulement de les voir: de les penser. Au lieu de penser pré, penser cette tige avec deux feuilles de trèfle, cette feuille lancéolée un peu voûtée, ce corymbe si mince … 


Oui. Répétons-le: la pratique ouverte de la littérature et principalement de la poésie possède cette capacité majeure de nous révéler qu'il n'existe que des réalités inépuisables que l'intelligence ne parviendra jamais à contenir toutes, un infini chatoiement de nuances là où la plupart du temps l'esprit, à lui-même abandonné, nous conduit à grands traits, avec son lot de simplifications et d'approximations, utiles certes pour accompagner notre chemin routinier d'existence mais redoutables dès qu'elles cristallisent en jugements définitifs. En vérités qui voudraient tout recouvrir. En dogmes que des illuminés mais aussi des pouvoirs, plus ou moins ouvertement tyranniques, prétendent imposer à tous.


Aujourd'hui que je me penche à ma fenêtre, je regarde la neige. À mes yeux trop rapides, ses flocons paraissent si semblables ! De fait, à ceux du grand mathématicien Kepler qui le démontra dans un petit livre qu'il remit le premier janvier 1610 à son ami Matthäus Wacker von Wackenfels chacun des milliards de milliards de flocons que nous voyons chaque hiver s'amasser sur nos toits présente la même structure interne, sexangulaire. Un bon demi-siècle plus tôt, pourtant, le bon évêque d'Upsala, Olaf Magnus, qui savait sans doute aussi de quoi il parlait, avait élaboré une typologie permettant de distinguer entre vingt formes différentes de ces mêmes flocons. C'est que si leur structure est la même, correspondant d'ailleurs à l'une des figures élémentaires de la matière, la diversité de ces cristaux qui nous tombent du ciel et voltigent dans l'air est proprement inconcevable.


Aussi ne conclura-t-on pas des révélations de Kepler qu'un flocon est un flocon, est un flocon… Car derrière les grands universaux et les catégories qui lient heureusement entre eux les phénomènes, il y a la vie, la vie dansante, mouvante et émouvante qui n'est que particularités, prolifération irréductible et inventive de formes en constante évolution.


Non. Il n'y a pas de Vérité Unique. Et Révélée. Comme nous l'a bien en son temps expliqué Humboldt, les langues dont nous nous servons, pour ne rien dire des systèmes qu'à partir d'elles nous inventons, ne sont que des filets qui ne retiennent entre leurs mailles qu'une partie des poissons qui peuplent tout l'océan du réel. Et, en matière de modalités d'existence, tout ce qui nous paraît évidence s'effrite dès lors qu'on suit la leçon de Montaigne et qu'on
se met, par les livres en particulier, à fréquenter le monde. Voir plus loin que le bout de son nez. Ainsi, un plan de ville, comme le raconte avec humour un beau livre de Pierre Vinclair, très significativement intitulé le Japon imaginaire - y en aurait-il d'autres pour l'esprit? - ne se comprend-il pas du tout de la même façon à Londres qu'à Tokyo. Et le vélo japonais qui ressemble pourtant à la bicyclette européenne pour femme, avec panier, béquille et cadenas intégré, ne se pratique en rien selon les habitudes que nous trouvons chez nous si naturelles !


C'est pourquoi les livres qui nous font voyager, dans l'espace d'abord mais surtout dans la langue, questionnant nos représentations communes, non de manière à en détruire à jamais la légitimité (elles nous sont très utiles), mais à nous en faire reconnaitre la relativité, sont aujourd'hui tellement nécessaires. Principalement pour notre jeunesse que guettent trop d'idées courtes. Et d'idéaux préfabriqués. Car il est essentiel de comprendre que ces prétendues vérités qui en chacun se sont condensées dans des mots, des idées et des formes ne sont jamais que des brouillons. Ou plus poétiquement, ne sont que des nuages au ciel de la pensée. Que d'autres vents, un autre climat mental, auraient formé différemment. Comme il est sûr aussi qu'insensiblement et à travers chacune de nos expériences profondes tout ce paysage immatériel de nuées lentement se transforme. Viendra se colorer autrement. Pas de façon moins belle. A l'approche du soir.


Pour poursuivre le voyage, songeant à la toute récente actualité autour du déplacement de l’ambassade américaine, en Israël, je conclurai,  en invitant le lecteur à découvrir s'il ne l'a fait déjà le livre, paru en 2011, chez Delcourt, du dessinateur canadien Guy Delisle, intitulé Chroniques de Jérusalem. On y verra, et sans prêchi-prêcha et juste à hauteur d'homme aux prises simplement avec la vie courante, comment l'enfermement de certaines communautés dans des identités de plus en plus exclusives et hostiles les unes aux autres a fait de cette ville si riche d'histoire et de promesses un espace quasi kafkaïen dans lequel l'affirmation identitaire semble n'avoir pour effet principal que de pourrir au mieux la vie de tout le monde.


Alors, si au lieu d'édifier des murs, nous regardions mieux pousser les herbes ? Et nous rendions enfin la vie plus légère ? Et supportable pour tous ! Car s’il importe de ne jamais perdre de vue l’infinie diversité du monde, ce serait une grande erreur, et là-dessus il nous faudra toujours revenir, que de s’appuyer là-dessus pour nous dissimuler l’oppression dont, partout dans le monde et sous toutes les formes, la foule immense des faibles continue de faire l’objet de la part des plus forts.

lundi 11 décembre 2017

LA GUERRE REND-ELLE FOU ? LES SOLDATS DE LA HONTE DE JEAN-YVES LE NAOURS.



C'est un des multiples avantages des rencontres que nous organisons que de relancer à chaque fois notre curiosité. Pour les livres. Certes. Mais aussi au gré des conversations, des échanges, pour des lieux. Des époques. Des personnes. Des évènements. Des problèmes...


Une de nos rencontres avec Gisèle Bienne, autour de la Ferme de Navarin, a ainsi été l'occasion de nous souvenir avec elle de bien des lectures que nous avons faites autour de la première guerre mondiale - nous en ferons peut-être un jour la liste - mais aussi de nous décider à nous intéresser de plus près à cette question des "mutilés mentaux" qu'un ancien article relatif au Cimetière des fous de Cadillac (Gironde) nous avait fait, en son temps, découvrir.



Le livre de l'historien Jean-Yves Le Naour, Les soldats de la honte, qu’on peut facilement trouver en collection de poche, s'ouvre précisément sur une évocation de ce cimetière qu'un maire soucieux de ne plus entretenir une image supposée dévalorisante pour sa commune a voulu, il y a quelques années, transformer en parking! On trouvera sur la toile, bien utile pour ce genre de choses, comment ce lieu fut finalement sauvé. Et protégé par une inscription aux Monuments historiques. Mais ce mépris manifesté, au-delà de leur mort, à des êtres souffrants dont la démence doit probablement beaucoup aux monstrueux délires des sociétés dans lesquelles ils auront vécu, en dit long sur la façon dont nous accueillons toujours ceux qui ont le malheur d'être différents de nous. De s'écarter des voies que nous avons tracées pour eux.


Le livre de Le Naour, centré sur les problèmes posés au cours de la première guerre mondiale par les soldats victimes au front d'affections neurologiques graves, convoque au fond la question des droits de l'individu face aux exigences de la société. Question que, bien entendu, un contexte de guerre ne peut trancher qu'en sacrifiant l'individu un peu plus qu'à l'ordinaire. Mais c'est parce qu'il pose cette question en envisageant la façon dont le corps médical, supposé être avant tout au service du malade, a réagi face aux chocs provoqués sur la personne des soldats par les horreurs de la guerre, que ce livre mérite d'être lu. On y verra comment, prisonnière de son idéologie, de ses certitudes, enfermée dans son narcissisme, ses préjugés de caste, une bonne partie du personnel médical de l'époque, indifférente à la folie propre de la guerre, ancrée dans l'illusion de la profonde santé mentale de la nation française, s'est persuadée que la plupart des affections contractées ne pouvaient provenir que de l'autosuggestion, voire de la plus hypocrite des simulations et a réinventé pour la plus grande gloire de notre civilisation, rien d'autre que la question, ce supplice qu'on croyait pourtant disparu avec les philosophes des Lumières. Allant, par exemple, sur la personne de pauvres bougres stupéfiés par ce qui leur est arrivé au combat, jusqu'à vouloir débusquer le démon de la lâcheté, de la couardise, à grands coups de décharges électriques.

samedi 9 décembre 2017

RECOMMANDATION. KASPAR DE PIERRE DE LAURE GAUTHIER À LA LETTRE VOLÉE.



Comment le dire : insignifiants de plus en plus m’apparaissent ces petits poèmes qu’on peut lire aujourd’hui publiés un peu partout, sans le secours du livre. Non du livre imprimé, de l’objet d’encre et de papier qu’on désigne le plus souvent par ce terme. Mais de cet opérateur de pensée, de ce dispositif supérieur de signification et d’intelligence sensible qui organise les perspectives, relie en profondeur et me paraît seul propre à mériter le nom d’œuvre.


Non, bien entendu, que tel petit poème ne puisse charmer par tel ou tel bonheur d’expression, la justesse par laquelle il s’empare d’un moment ou d’un fragment de réalité et parvient ainsi à s’imprimer dans la mémoire. Et nous disposons tous – et moi pas moins qu’un autre - de ce trésor de morceaux qu’à l’occasion nous nous récitons à nous-mêmes et dans lequel, même si c’est devenu un cliché de le dire, certains, dans les conditions les plus dramatiques puisent pour donner sens à leur souffrance et trouver le courage ou la volonté d’y survivre. 


Mais la littérature me semble aujourd’hui avoir bien changé. Nous ne sommes plus au temps des recueils. Difficile de plus en plus d’isoler radicalement la page de l’ensemble  dans lequel elle a place. C’est en terme de livre qu’aujourd’hui paraissent les œuvres les plus intéressantes. Pas sous forme de morceaux choisis. Ce qui rend aussi du coup la critique plus difficile. Aux regards habitués, comme le veut notre époque, aux feuilletages. Au papillonnage. Aux gros titres. À la pénétration illusoire et rapide.


Le livre de Laure Gauthier, kaspar de pierre, paru à La Lettre volée, est précisément de ceux dont le dispositif et la cohérence d’ensemble importent plus que le détail particulier. Ou pour le dire autrement est un livre dans lequel le détail particulier ne prend totalement sens qu’à la lumière de l’ensemble. Non d’ailleurs que tout à la fin nous y paraisse d’une clarté parfaite. S’attachant à y évoquer non la figure mais l’expérience intérieure de ce Kaspar Hauser que nous ne connaissons le plus souvent qu’à travers l’image de « calme orphelin » rejeté par la vie, qu’en a donnée Verlaine, Laure Gauthier, à la différence de ceux qui se sont ingéniés à résoudre le bloc d’énigmes que fut l’existence et la destinée de cet étrange personnage, ramènerait plutôt ce dernier à sa radicale opacité, son essentielle différence qui n’est peut-être d’ailleurs à bien y penser que celle, moins visible et moins exacerbée par les circonstances certes, de chacun d’entre nous. 

samedi 2 décembre 2017

REPLACER LA PAROLE AU CŒUR. À PROPOS DE L’APPEL POUR LA CRÉATION D’UNE MAISON DE L’ÉDUCATION ARTISTIQUE ET CULTURELLE.



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Il vient de paraître dans le Journal Libération du 27 novembre 2017, une Tribune signée par un collectif de personnalités civiles et politiques, appelant à inventer « un lieu où se croiseraient écrivains, artistes, enseignants, élèves et étudiants : une maison pour réfléchir ensemble et pour transmettre la culture à tous ». Si j’aurais personnellement préféré à la place du verbe « transmettre » un terme plus ouvert permettant de comprendre que la culture ne procède pas d’un capital figé qu’il s’agit d’abord de recevoir, mais d’un effort permanent d’éveil et de co-naissance qui permet à chacun de trouver en tout, matière à s’inventer soi-même et à comprendre davantage et les autres et le monde, je ne peux, avec les Découvreurs, que regarder cette initiative avec la plus grande sympathie. 


Et c’est pour contribuer à cette réflexion que je crois aujourd’hui bon de reprendre en partie le texte d’un billet publié en janvier 2014 pour protester contre la façon dont, dans les programmes dits d’éducation artistique, sont trop souvent oubliés, poètes et écrivains, au profit des artistes du corps et de  l’image.



Réduite à la simple vision, l'image ne se partage pas. C'est pourquoi nous nous inquiétons de voir tant de plans généreux, tendant de plus en plus à faire intervenir, en direction des territoires, des artistes de tous ordres, continuer à faire l'impasse sur ces formes essentielles d'art que sont la poésie et la littérature.


Les responsables culturels ignorent très largement les artistes de l'écrit


Nous étant récemment intéressé à la question des relations entre artistes et territoires nous avons pu réaliser à quel point l'artiste était aujourd'hui sinon "instrumentalisé" du moins fortement incité, par les diverses politiques actives dans ce champ, à tenter de résoudre, par des moyens d'ailleurs de moins en moins propres à son art, une partie des grandes questions se posant à nos sociétés : la question par exemple de l'abandon ou du délaissement de certains territoires, celle de l'absence, à une échelle plus large, de maillage entre les différentes parties qui les constituent, pour finir par la grande et difficile affaire qui parfois en découle, de la violence urbaine. Nous reviendrons peut-être un jour sur le détail de ces questions.


Imaginer demander à l'artiste de participer à ce que Jean-Christophe Bailly dans la Phrase urbaine, définit comme "un travail de reprise" n'est pas en soi une aberration. L'artiste par sa sensibilité, son intelligence ouverte capable de coupler dans des démarches souvent plus intuitives que rationnellement organisées, l'esprit d'invention qui découvre et la capacité de création qui impose, peut aider à faire surgir des réels nouveaux. A redonner du sens. Participer à de nouveaux modes de réconciliation entre les êtres. Entre les choses. Entre les unes et les autres, aussi.

Nous ne pouvons toutefois nous empêcher de remarquer que les appels d'offre proposés ainsi aux artistes, soit dans le cadre des politiques d'éducation artistique et culturelle, soit dans celui des politiques d'animation et de reconstruction des territoires qui souvent d'ailleurs se recoupent, ignorent assez largement les artistes de l'écrit. Au profit des artistes du spectacle. De ceux dont l'art n'est pas au premier chef fondé sur la parole. Agit d'abord en affectant les corps. Et les organes. Par le visible.