dimanche 15 octobre 2017

À PROPOS DE LA TERRE TOURNE PLUS VITE DE CAMILLE LOIVIER.

Je ne le dis toujours pas assez. Rien peut-être ne justifie davantage l’existence de la poésie et son nécessaire partage que le lien singulier qu’elle invente – lorsqu’elle en est capable – entre la parole et la vie. Que cette façon qu’elle a de retenir et de prolonger sur un plan d’expression les impressions de toutes natures qui agitent notre sensibilité, sollicitent nos représentations, nourrissent nos sentiments, tentent de s’organiser en pensée et configurent et reconfigurent en permanence nos plus ou moins mobiles et résistantes personnalités.

Et sans doute que c’est là, dans cette attention que le poète met à trouver des paroles qui répondent, avec le degré de justesse formelle et d’évidence intime qui lui convient, aux diverses et particulières façons qu’il a d’être au monde, vivant, que se trouve l’utilité majeure de l’activité poétique qui est de témoigner de notre capacité à ressaisir, ne serait-ce qu’un peu, ce qui souvent nous bouleverse et d’entraîner chacun, même si c’est là un beau rêve, à ressentir et repenser à son tour, moins solitairement, sa vie.

Camille Loivier est précisément l’une de ces poètes dont nous avons besoin pour nous sentir moins seuls. Dans notre essentielle et plus ou moins visible vulnérabilité. Dans notre fragilité par exemple d’être attaché à ce qui dans nos vies ne fait qu’apparaître puis disparaître. Et à la perte de quoi nous ne pouvons nous résigner. Je ne sais pas si La terre tourne plus vite, qu’elle m’a adressé en février dernier et que je viens de relire, poussé par le besoin de rassembler autour de moi, comme un feu, quelques paroles qui m’aident à ne pas m’abandonner à ces découragements qui seraient, nous dit-on, le triste lot de l’âge, si ce livre, donc, est tout-à-fait à la hauteur d’Enclose, d’Il est nuit, de Ronds d’eau ou de Joubarbe dont l’essentiel cœur de signification rayonne pour moi d’une plus évidente lumière. Mais dans la suite de poèmes qui compose ce nouveau livre je me sens toujours tout autant retenu et plus peut-être encore que dans les autres, par cette façon qu’elle a de nous montrer une vie qui se risque, jusque dans l’angoisse ou les chagrins qui la fragilisent, à suivre ses chemins qui montent et qui descendent, sans renoncer au « toucher doux » qui sait nous rapprocher des êtres et des choses.

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C’est ce toucher doux, vestige toujours habité d’enfance, qui la conduit, me semble-t-il, à regarder et habiter parfois les choses à la lumière de ces hautes créations de l’imaginaire que sont par exemple les admirables films d’animation du japonais Hayao Miyazaki ou des russes Youri Norstein et Franceska Yarbousova. À s’intéresser aux vies difficiles. À ce qui fait effort pour survivre. Avançant, à la suite d’Edouard Glissant qu’elle reprend en épigraphe, qu’elle ne croit pas que la lutte et le rêve, face aux misères qu’elle perçoit bien du monde, soient vraiment contradictoires.

Ainsi, enclose apparemment qu’elle se sent, dans sa difficulté particulière d’exister, comme tout un chacun, dépendant, séparé, Camille Loivier parvient dans cette simplicité parfois déroutante de notations qui caractérise son écriture, dans les manquements mêmes, qu’elle revendique, de sa parole, à nous apparaître dans toute la perméabilité d’une sensibilité largement offerte aux mobiles et pénétrantes impressions d’une vie que la diversité et parfois l’exotisme des lieux et des situations qu’elle traverse n’empêche pas de toujours se montrer étonnamment neuve, pleine d’attente et toutefois familière. Tant ce qui passe n’est jamais le simple pittoresque agressif ou futile des choses mais l’intime et affective relation qu’elle se découvre ou se cherche avec elles.


Oui la terre tourne plus vite. Et nos vies avec elle. Que son mouvement parfois rejette, exclut détruit ou abandonne. Tout change. Et le poème n’arrive pas toujours à temps qui se rattrape dans un geste inutile. Inutile mais pas insignifiant. Qui élargit le lien et maintient la présence. Confirme que nous sommes toujours là. Impuissants sans doute à réparer ou retenir physiquement les choses. Mais, pour reprendre les mots du poète italien Michele Tortorici (Versi inutili e altre inutilità, 2010), forts au fond de la conviction que toute la nuit n’a pas été [et ne sera pas] que nuit

mardi 3 octobre 2017

À QUOI SE MESURE LA VALEUR D’UNE ŒUVRE ? PETITE RÉFLEXION SUR L’ANTHOLOGIE RÉALISÉE PAR YVES DI MANNO ET ISABELLE GARRON.

La revue en ligne POEZIBAO a récemment publié le commentaire éclairé de Michel Collot sur l’importante anthologie d’Yves di Manno et d’Isabelle Garron qui sous le titre d’Un Nouveau Monde, se présente comme « un vaste panorama des écritures de poésie en France depuis 1960» ainsi qu’« un récit répertoriant les étapes majeures » de leur histoire.

Dans sa longue et précise mise au point Michel Collot met avec pertinence l’accent sur les partis-pris, à ses yeux insuffisamment explicités, qui font que cet ouvrage, par ailleurs remarquable, donne une image partiale et incomplète du champ de création qu’il est supposé décrire. Comment en effet justifier écrit-il que des poètes aussi importants, nécessaires et divers que Philippe Jaccottet, Antoine Emaz, Jacques Darras, Jean-Marie Gleize, Marie-Claire Bancquart, Robert Marteau, pour n’en citer que quelques-uns, soient passés sous silence quand d’autres, de peu de poids, dont je tairai charitablement le nom, bénéficient, c’est vrai, d’une reconnaissance à mes yeux usurpée.

Michel Collot nous explique que « prisonniers d’un modèle théorique qui remonte aux années 1960 et 1970, qu’ils considèrent comme l’âge d’or de la poésie française, les anthologistes sous-estiment des phénomènes qui se sont fait jour depuis 1980 et qui ont contribué au déclin du textualisme et du formalisme qui avaient dominé la scène poétique française au cours des deux décennies précédentes : notamment la réhabilitation et la redéfinition du lyrisme, une plus large ouverture au monde, et la recherche d’une nouvelle oralité ».

D’autres explications d’ordre sociologique pourraient je pense encore être avancées. Dans la société de réseaux, d’apparences et de réputations qui est la nôtre et auquel le microcosme de la poésie n’échappe malheureusement pas, la valeur que d’aucuns attribuent ou n’attribuent pas aux œuvres qu’ils considèrent n’est-elle pas en partie déterminée par le degré de proximité que leurs auteurs entretiennent avec les principaux centres de pouvoir éditoriaux qu’ils reconnaissent comme légitimes ou qualifiants. Et cela indépendamment en partie de l’intérêt propre des œuvres. Avoir été publiée chez tel ou tel plutôt que chez tel autre, avoir été lue chez Corti par exemple plutôt que dans la librairie de Saint-Chély d’Apcher ne compte finalement-il pas plus pour évaluer l’importance de l’œuvre que sa qualité intrinsèque de soulèvement et de retentissement ?


Alors, il est bon, tandis que la presse a plutôt unanimement salué le caractère impressionnant et très complet de l’ouvrage réalisé par Yves di Manno et Isabelle Garron, que la mise au point de Michel Collot nous aide à mieux comprendre la portée et les enjeux de cette entreprise qui mène quand même à occulter une part et pas la moins vivante de la poésie d’aujourd’hui. Celle notamment qui passe par la voix sans céder au spectacle. Se laisse aussi partager. Sans tomber dans la connivence. Ou la naïveté.