dimanche 27 août 2017

PAUL DE BRANCION. L’OGRE DU VATERLAND. ÉDITIONS BRUNO DOUCEY.

Illustration de Gustave Doré pour le Chat Botté

Depuis l’explosion dans nos sociétés narcissiques de la littérature du moi nous ne manquons pas d’ouvrages pour continuer d’instruire l’interminable procès des familles et retracer les combats plus ou moins insidieux que se livrent leurs membres. Il en est cependant peu à ma connaissance qui atteignent l’originale efficacité de ceux que le romancier et poète Paul de Brancion, a consacrés en 2011 à la mort de sa mère d’abord puis tout récemment, sous le titre de L’Ogre du Vaterland, à « l’incroyable histoire de Léon Jacques S.» son père.

Commençons par bien remarquer cela qui distinguera par exemple clairement cet ouvrage de ceux, particulièrement violents, qu’un Patrick Varetz aura consacrés avec Bas monde et Petite vie, à son « salaud de père » et à sa « folle de mère »1.  Dans L’Ogre du Vaterland, publié en 2017, soit un peu plus de cinq ans après la mort de son père, l’auteur/narrateur décrivant ce qu’il appelle « les effroyables travers de Léon Jacques » dont il se reconnaît lui-même « porteur contaminé mais conscient », ne fait pas que tenter de s’amputer de cette « gangrène » psychologique et morale qu’est le prolongement en lui de la monstruosité paternelle. Il brosse pour nous le tableau effrayant des dessous d’une famille de la grande bourgeoisie de la seconde moitié du XXème n’hésitant pas à dénoncer ce qui se cache de petitesse sordide derrière certaines carrières qu’une société soumise au prestige du nom et de l’argent continue cyniquement à ériger en modèles. Il y a en effet du piquant à lire les notices nécrologiques qu’on trouve sur le net des personnes publiques réelles dont nous parle Paul de Brancion pour les confronter au portrait corrosif des personnages qu’il en fait. Et l’on ne peut que louer l’auteur d’avoir eu le courage qui ne va pas de soi, de dégonfler de l’intérieur la baudruche de ces beaux ménages d’héritiers qui ne tiennent que par l’intérêt. Et qui reportant tout au plan des satisfactions sociales, génèrent dans leur entourage proche haine et détestation.


Je ne m’appesantirai pas ici sur le détail du portrait que Paul de Brancion dresse de la personne dont il cherche ici à dynamiter à son tour l’image. Ni sur le détail des intrigues et des calculs qu’il prête à ce patient manœuvrier qui attendra sa 96ème année et la mort de sa femme -  « un vieillard n’existe que par ce qu’il possède» affirmait déjà le riche avocat du Nœud de vipères de Mauriac - pour jouir pleinement de la fortune et du pouvoir qu’il est parvenu à rassembler. Car s’ils peuvent se lire en partie pour l’anecdote et documenter à leur tour l’inépuisable thématique des noirceurs familiales, les 70 courtes sections ou pages dont Paul de Brancion a construit son ouvrage relèvent non du réalisme ou du naturalisme imbéciles mais comme le dirait Camus2 d’une intelligence d’art qui procède d’une « obstination ajustée au ton qui lui convient ».

Ce ton n’est pas celui de la haine. Qui est exterminatrice. Et surtout enserre le sujet à l'intérieur d'une pensée où tout reste immuable. Non le ton qu’emploie Paul de Brancion pour évoquer le « vieux panard »3 qui fut aussi son père, est celui de la détestation, qui contrairement à la haine permet de prendre du champ. Permet de séparer, de disjoindre et de se distancier.

Ce qu’il fait surtout par le style. Recourant d’abord systématiquement à l’allemand pour se dire à la première personne et s’étranger ouvertement et systématiquement ainsi de la langue du père, Paul de Brancion s’ingénie pour dénoncer le carcan d’hypocrite gravité et de sérieux dans lequel ce dernier veut enfermer la vie, à multiplier à son propos les évocations relevant du style bas, domestique s’appuyant de surcroît sur la puissante ironie que constitue dans ce contexte la référence continue aux contes populaires des frères Grimm qu’il cite dans la version qu’en donne Charles Perrault. Le Père qui n’aime pas ses enfants et nourrit à leur égard une forme de haine homicide, devient ainsi l’Ogre. Comme il se confondra aussi avec la figure terrible et cruelle de Barbe bleue. Et toute l’histoire personnelle du narrateur pourra se lire à la lumière de celle du célèbre Poucet, ce marmot méprisé que son apparente faiblesse et son ingénieuse différence n’empêchent finalement pas de triompher. Dès lors, toute l’obstination de l’auteur/narrateur confronté à la loi mortifère de son « capo dei capi » de père sera de démonter par le jeu libéré de sa vivante et irrévérencieuse parole les malins mécanismes d’un être dont n’apparaissent plus à ses yeux, comme en témoigne encore la référence au conte des Trois Souhaits, que le triste pouvoir de malfaisance mais aussi le grotesque et le ridicule achevés.

Ainsi cet homme qui niait la vie, tout en s’y accrochant, qui « n’allait pas dans une nouvelle ville, un village ou tout autre lieu sans visiter le kierkegaard, cemetery, friedhof, graveyard, les jardins d’église », qui terrorisait « sa marmaille », avait « une certaine massivité de corps, le visage d’un centurion implacable, colère retenue, regard sévère, ne parlant pas beaucoup, taciturne, n’exprimant pas ses sentiments »  est bien le même qui, par sa façon excessive de se curer le nez (section 26) fait penser le narrateur au paysan des Souhaits ridicules que sa bêtise foncière conduit à voir son appendice nasal se métamorphoser en boudin. Le même enfin que son appétit mal déguisé pour l’argent (partie 3), joint à l’extrême discrétion avec laquelle il fait au cabinet ses affaires (section 35) amène l’auteur par le détour (section 47) d’une plaisante et ô combien richement symbolique citation de Peau d’Âne à nous faire comprendre que son âne de père aurait aimé que la Nature le formât à ne faire jamais d’ordure mais de beaux écus au soleil, louis d’or ou ducats.

Avec L’Ogre du Vaterland, Paul de Brancion témoigne ainsi de la puissante ressource que constituent pour la parole et bien sûr l’écriture la mise en opposition et le déplacement des registres. C’est par eux qu’il parvient ici à dissoudre le redoutable poison paternel. Faire finalement s’évanouir les terribles figures familiales qui auraient pu mettre en péril son intégrité. Mis à distance par son efficace travail de langue le Père castrateur peut comme l’Ogre de la fable se métamorphoser en modeste souris dont le Fils / Chat Botté peut ne faire qu’une bouchée. L’inquiétant Roi des Aulnes qui se dresse parmi les branches peut n’être plus que nuées.

 « Léon Jacques n’a pas réussi à me faire mordre la poussière. // Ich n’ai pas cédé. Ich n’ai rien concédé. Ich n’ai pas viré de bord. // Ce fut un combat sans parole.  // Mein Sohn, es ist ein Nebelstreif. // Mon fils c’est une traînée de brouillard. »

Et le dernier mot peut revenir au conte. Pour rassembler dans une même courte phrase, tournée elle vers le futur, les mots « famille » et « bonheur ».

Notes :
2.      L’Intelligence et l’échafaud. Pléiade, p. 894 et suivantes.
3.      C’est par cette expression qu’il désigne son père dans l’ouvrage intitulé Ma Mor est morte