vendredi 18 août 2017

DISPARITION DE FADWA SOULEIMANE, PREUVE DE LUMIÈRE ET DE NUIT.



Fadwa Souleimane en intervention en mars 2016, dans un lycée de Boulogne-sur-Mer








































La poète syrienne, Fadwa Souleimane, qui reçut en mai 2016 le Prix des Découvreurs pour son recueil, A la pleine lune, vient de disparaître. Elle n'avait pas cinquante ans. La mort bien sûr, pour elle qui fut des touts premiers combats à Homs, était plus que familière. Mais c'était vers la paix, la vie, qu'elle était résolument tournée, toute entière portée par l'amour d'un pays dont elle connaissait mieux que personne la grandeur et la beauté et dont elle se désolait que les puissances occidentales pour les raisons économiques et géostratégiques qu'on sait, contribuent par leur cynisme, à en rendre impossible l'évolution démocratique.

Nos pensées vont aussi aujourd'hui à son éditrice, Emmanuelle Moysan, à qui nous devons la découverte de cette femme de courage et de conviction qui aura profondément marqué, je pense, les très nombreux jeunes gens qui l'ont rencontrée. 


Nous reproduisons ci-après la présentation que nous avons faite en 2015 de son ouvrage.





Être une preuve de lumière et de nuit.  Tel serait si l'on en croit le grand poète d'origine syrienne, Adonis, l'état le plus haut de la poésie. Et c'est dans cette perspective, sans doute, qu'il faut lire le livre de sa jeune compatriote Fadwa Souleimane, que les toutes neuves éditions du Soupirail viennent de faire paraître sous le titre A la pleine lune.

Il y a des pays où vivre une vie simple, libre, parmi les siens ne va pas de soi. Où tout conspire au contraire à vous défaire de votre humanité. Vous déposséder du sentiment de votre vérité. Où chaque plongée dans la réalité vous entraîne un peu plus dans l'évidence de l'absurdité et de la folie du monde. Je me garderai bien de tenter d'évoquer plus précisément cette réalité que doivent aujourd'hui affronter ceux qui, au cœur du drame syrien, continuent, envers et contre tout, de nourrir un semblant d'espoir dans un avenir meilleur. J'ai vu le film d'Ossama Mohammed et Simav Bedirxan, Eau argentée[u1]  , qu'Arte a diffusé il y a une quinzaine de jours. Ce qui se vit là-bas, de courage chez les uns, d'abjection chez les autres, et qui sait, d'abject courage aussi chez certains, en tout cas de dépassement des limites de ce qui constitue pour nous l'humanité ordinaire, est proprement inimaginable. Effarant. Et l'on comprend qu'en parler comme ça de l'extérieur, de petit point de vue douillet, aurait quelque chose d'assez mal supportable.

Mais justement, c'est de l'intérieur que Fadwa Souleimane tente de mettre des mots sur l'expérience profonde qu'elle a du conflit syrien. Ses populations divisées. Ses quartiers explosées. Ses enfants vaporisés. Sa parole étouffée… Comédienne, militante, pacifiste, figure marquante de la contestation à Homs, au point d'en être présentée sur certains media comme une icône[u2] , Fadwa Souleimane a dû quitter il y deux ans son pays pour partager cette fois le sort des exilés. Réfugiée politique à Paris, elle a écrit pour le théâtre un texte , Le Passage[u3] , qu'elle a pu présenter cet été en Avignon avec la complicité du metteur en scène Catherine Boskowitz. Les poèmes de À la pleine lune constituent ainsi le second de ses textes que nous pouvons lire en français.

Ceux qui n'ont pas pris les armes sont morts . Ceux qui ont pris les armes sont morts aussi. Chacun attend son tour avec ou sans la guerre  écrit F. Souleimane dans Le Passage. Mais ce n'est pas la perspective de la mort, la mort en soi, qui constitue pour cette femme dont la mémoire est sûrement surchargée des scènes les plus atroces, l'épreuve la plus douloureuse.  Ce sont plutôt tous les visages qu'elle se donne. Ceux de la vérité démembrée. Du monde retourné sur son axe. Qui réduit l'être en morceaux. Efface jusqu'à son propre reflet.

Déjà, avant l'insurrection, le poète syrien Nazih Abou Afach pouvait déplorer à quel point la Syrie, ce berceau d'une de nos plus anciennes et puissantes civilisations, était devenue pour ses habitants, pour son peuple, un lieu d'oppression, de repli sur soi et de souffrance. Nous regorgeons de temps pour tirer sur les papillons, les nuages et les idées neuves/ regorgeons d'espace pour les bastilles, les cercueils et les cimetières d'enfants/ détenons grands sanglots et très intimes secrets, écrivait alors cet habitant de Marmarita, village situé à quelques kilomètres d'Homs. La terrible répression qui s'est abattue sur le peuple à partir de la première manifestation de Deraa, le 15 mars 2011, n'a fait, là-bas, qu'élargir le marché de gros de la douleur. Augmenter, pour les sectateurs du régime assassin d'Assad, leur volume de viande humaine à sacrifier.

Les références aux déchirements ainsi qu'aux crimes les plus barbares dont son pays est devenu le théâtre ne manquent pas dans le livre de Fadwa Souleimane. À qui les avions de tourisme traversant le ciel de Paris, une cigarette impossible à allumer à la terrasse pluvieuse d'un café, ne font que mieux lui rappeler que dans le ciel de son pays les avions ne transportent plus que des bombes, que la pluie là-bas n'éteint pas le bâtiment en feu que le soldat vient de faire exploser d'une simple pression de son doigt sur la détente. Comment du coup pouvoir se sentir pleinement vivre? La condition de l'exilé comme l'a bien montré en son temps le poète palestinien Mahmoud Darwich est une condition particulièrement difficile: la part de soi qui vit ici ne pouvant qu'être traversée, comme un membre fantôme, par cette part absente qu'on a laissé là-bas. Accompagnée de tous ceux avec lesquels on voudrait impossiblement continuer à faire corps.
C'est ce qui explique que les poèmes de Fadwa Souleimane ne relèvent pas d'abord d'une esthétique, d'un métier. À la différence de ceux pour qui la forme est un point d'aboutissement, pour qui le poème est fait pour aboutir à l'expression la plus forte ou la plus belle, Fadwa Souleimane écrit d'abord pour que ses mots livrent passage. Passage à sa douleur. Passage à sa colère. Passage à son espoir. À son désespoir aussi. Passage à ses regrets. À son inconfort d'être ailleurs. Passage à toutes ces voix qui la divisent. Contre lesquelles il lui faut quand même un peu se réunir. Pour ne pas s'abandonner en cendres. Cela donne à sa poésie, par ailleurs en partie nourrie des nombreuses et belles images de la  poésie arabe traditionnelle, un caractère résolument vital. Qui lui permet de se réaffirmer au-delà de toutes ses interrogations, de tous ses découragements, au plus haut d'elle-même. D'opposer au délire fratricide qui s'est emparée de son beau pays de colombes et d'oliviers, de mer bleue entre les murs, sa farouche résolution de ne pas répondre au meurtre par le meurtre, au terrorisme d'état par une légitimation de toutes ses propres violences, mais par un chant de pardon. D'amour. Car tu ne t'en sortiras pas si tu tues/ sur une seule jambe reposera ta victoire/ sur ta tête une couronne de sang.

Ainsi si chacun de ses poèmes laisse bien entendre la brutalité, la sauvagerie avec laquelle le régime comme elle l'appelle, est parvenu à dévorer toute une partie de son univers intérieur, lui imposant ses images éclatées et obsédantes de sang et de terreur, Fadwa Souleimane ne fait pas que composer avec À la pleine lune une sorte de tombeau halluciné des innocences disparues, elle laisse filtrer à travers cette nuit, la possibilité d'une lumière. La croyance  fragile qu'au bout de ce sinistre et douloureux tunnel par lequel passe aujourd'hui le peuple syrien, l'attend quelque chose comme une résurrection, une renaissance. A la condition que le cœur reste avec le cœur. L'esprit avec l'esprit. Et la main dans la main.