mercredi 21 juin 2017

IL Y A ENCORE DE QUOI CHANTER ! DOMAINE DES ENGLUÉS D’HÉLÈNE SANGUINETTI.


FRANZ MARC 1910 DER TRAUM

Non. Je ne crois plus trop que la parole critique – car la critique est parole avant d’être discours – ait aujourd’hui pour vocation de mettre à jour les mystères d’une écriture. D’en résoudre l’énigme. Nous sommes solitudes. Et c’est sûrement illusion de croire qu’il existe quelque part dans le monde, qu’il se trouvera un jour dans le temps, une sensibilité et une intelligence tellement frères, tellement sœurs, que nous serons enfin rejoints, compris dans notre totale et parfaite singularité.

Des livres comme ceux que publient Hélène Sanguinetti sont justement de ces livres qui, poussant à la limite leur propre affirmation d’être et de solitude peuvent nous aider à comprendre l’impasse dans laquelle s’engage quiconque voudrait trouver le mot, découvrir la formule, le magique abracadabra, qui ouvrirait pour chacun le sens d’une œuvre à tort considérée comme un bloc de significations d’une densité telle qu’il y faudrait une culture, une attention exceptionnelles pour en pénétrer, ne serait-ce qu’un peu, les principaux arcanes.

Certes, Domaine des englués, par exemple que je viens de recevoir et de lire bouleverse les codes que s’ingénient à respecter de manière plus ou moins joueuse ou inventive la plus grande partie des livres publiés par nos poètes actuels. Cela apparaît d’emblée dans l’utilisation récurrente de signes – glyphes ou émoticônes, encadrés – qui sont manifestement pour elle un complément de palette permettant à la langue d’exploser autrement ses couleurs sur la surface pour elle animée de la page. Mais c’est bien sûr l’éternel problème de la fameuse illusion référentielle qui dans ce livre est le plus de nature à déconcerter ces lecteurs qu’aucune véritable expérience de l’écriture ou de la création artistique en général, n’a appris à comprendre vraiment qu’un poème n’est pas un produit fabriqué, une succession d’opérations bien précises destinées à la cartographie progressive d’un sens mais pleine et aventureuse réponse à l’intense provocation ou altération d’existence que nous adresse la conscience d’être ici ou là, diversement éprouvés, dans le monde. Alors que nous soyons promenés, projetés sans trop d’éclaircissements de paysages en paysages, de situations en situations, d’époques en époques, baladés de réalité en imagination, de registre en registre, d’identités en identités comme si rien n’avait finalement de formes arrêtées, d’expression définitive, cela ne doit pas troubler. Car il ne s'agit pas ici de baliser un domaine.  Mais au contraire d’en sortir.

Car Domaine des englués part d’une douleur. D’un manque. De quelque chose comme une perte. Une Mélancolie qu’accompagne le sentiment d’une impuissance déprimante du langage.  « Je n’ai plus de mots. Le rythme manque dès que je les utilise comme s’ils n’avaient plus de sens ou plutôt un sens, ils sont seuls, ils se suivent et je ne les aime pas.  Qui pourrait s’en servir dans son oreille, sa bouche, son ventre, tout ? Honte. Et une indifférence totale. Doute. Mais froid. Je pense à la mort et à la vie. »  Ainsi, la voix qui se lève à l’intérieur de ce livre et le titre même de l’ouvrage, suggèrent-ils la présence d’une conscience en partie empêchée. Retenue. Séparée. « Prison. Moi = prison ». « À nouveau tout est branlant, rien ne tient et je ne tiens à rien » constate ainsi la voix, page 71 du livre.

Paradoxal alors cet entretien sur la joie qui occupent les trente dernières pages du livre ? Pas pour celui qui comprendra que là se trouve justement l’un des enjeux majeurs de la volonté créatrice qui est de ranimer, ressaisir l’héroïque et solaire affirmation de qui ou de quoi en nous et du fond même de tous les empiétements d’être que constituent séparations, pertes, vieillissements, misères, continue à vouloir tout. EXIGER PARADIS. SORTIR. ALLER. BONDIR ! Et de rassembler ses ressources pour tenter de capter ce qu’elle peut toujours de puissance et de joie d’exister. À placer jusqu’au bout son salut dans un surcroît d’être. « Ne pas mourir/ ne, Veut,pas, mourir/ mourir mais vif/ ainsi courir se dérater/ du couru Et transpire tombe/ au pied d’un arbre marronnier/ en fleurs de sa vie, ».

Ainsi le domaine fermé peut-il s’ouvrir en territoire. Le corps - ses nerfs, ses muscles et ses tendons … - sortir de ses caissons. Et se rompre le vieil équilibre mortifère d’harmonie et de repos. Le monde donne toujours faim. Entraîne. Et si devant on voit un trou, la voix ne renonce pas à astiquer ses clairons. « il y a encore de quoi chanter ».

lundi 19 juin 2017

SÉLECTION DÉCOUVREURS. MA MAITRESSE FORME. NATUREWRITING DE SOPHIE LOIZEAU.

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Voici pour aujourd’hui ma courte présentation d’extraits du livre de Sophie Loizeau intitulé, en référence à Montaigne, Ma maîtresse forme. Le lecteur intéressé se reportera au billet que je lui ai consacré il y a maintenant quelques semaines.

Je rappelle au passage que ces extraits sont conçus pour donner une idée de l’ouvrage et inviter les futurs participants au Prix des Découvreurs à aller plus loin dans leur lecture. Non seulement en appréciant l’ouvrage dans sa totalité mais en mettant les textes le plus possible en réseau, en les faisant dialoguer avec d’autres textes reposant sur des thématiques ou des choix formels proches, ainsi qu’en les rapprochant d’autres formes d’art.

Sans s’abstenir bien entendu d’en repérer toutes les ressources pour libérer les écritures et les autoriser à toujours plus d’invention propre.

mercredi 14 juin 2017

POUR PIERRE DROGI. FULGURATION DE LA VIE.


TIEPOLO Métamorphose de Daphné détail
Reconnaissons notre erreur. Lorsqu’il y a quelque temps je me suis vu adresser Le chansonnier de Pierre Drogi publié à la Lettre volée, j’avais un peu rapidement classé cet ouvrage parmi les productions  de ces auteurs dont j’ai de plus en plus de difficulté à tolérer le manque de simplicité et le caractère par trop ostensible de leur prétendue modernité. C’est vrai qu’à lire du bout des yeux et de l’esprit, comme on fait le plus souvent d’un livre qu’on n’a pas vraiment désiré et qu’on ne fait que feuilleter comme on feuillette certaines personnes de rencontre dont on se dit qu’on ne les croisera plus, bien des choses nous échappent. Et nous pourtant qui, dans notre poésie, nous défions terriblement de tout effort d’étiquettes, avouons que nous ne sommes pas toujours parmi les derniers à enfermer les autres dans la bêtise de nos apathiques et fâcheuses définitions.

Car Pierre Drogi est poète. Et poète vraiment. Comme vraiment je les aime. C’est-à-dire poète traversé mais aussi traversant et ce n’est pas parce que les figures que dessinent ses poèmes sur la page ont un petit caractère mallarméen et dans leur très subtile ponctuation jouent savamment de leur relation typographique au blanc, qu’ils ne sont pas par-dessus tout parole et parole activée pour libérer un peu de ce qu’offre partout, mais à nous si difficilement, le monde : l’expérience d’une relation dégagée, désencagée, décollée de ces pancartes, affiches, écriteaux par quoi la pensée puis sa langue se condamnent à la seule et triste gymnastique  des mots.

Mouvement en profondeur du cœur qui accueille et répond, la poésie de Pierre Drogi, bien que nourrie d’une rare culture, est un « fluide simple », une circulation d’énergies prises on peut dire à toutes choses qui de chaque recoin de la création viennent s’y mélanger, s’y échanger, jouir de leurs métamorphoses pour nous arracher aux fausses certitudes des identités arrêtées et relancer l’infini commerce que nous n’aurions jamais dû suspendre avec tout ce qui de partout renverse et déborde : la vie.

Dans un petit ouvrage publié aux éditions du Pommier intitulé justement Métamorphoses, Pierre Drogi affirme qu’il est nécessaire de sortir de cette tautologie et de l’évidence qui nous fait nommer les choses par leur nom et par conséquent nommer une chèvre, « une chèvre «  ou un arbre, « un arbre ». Cela paraîtra sans doute obscur à certains qui n’ont toujours pas fait l’expérience du caractère inépuisable des choses. Et qui n’ont rien de plus pressé que de conférer à chacune d’elles son identité. Mais c’est un fait que les identités enferment plutôt qu’elles n’affermissent. Et nous privent, comme l’a bien montré le livre de Marielle Macé, Façons de lire, manières d’être, de cette merveilleuse possibilité d’extension ou plutôt de réorientation infinie de l’être que l’imagination et le désir conjugués offrent à qui ne se résout pas à se replier sur et cherche à tendre vers. 

Alors j’espère que Pierre Drogi ne m’en, voudra pas trop de renvoyer pour conclure ce trop rapide et bien général éloge au texte du romancier Alain Damasio que j’ai reproduit il y a quelques années sur mon précédent blog. Il existe des romanciers qui valent bien des poètes. Et quelque chose effectivement dans le travail de Drogi me fait irrésistiblement penser à la figure de ce scribe imaginé par Damasio, dont la conviction, « indiscutable pour lui, antérieure même à toute raison, est que la littérature, comme tout art authentique, ne peut […] qu'incarner, avec la plus féroce intensité, la vie — et plus profondément qu'incarner, mot presque statique, la faire fulgurer, siffler, se découdre comme une peau, pour libérer, par éclats — par écart et petit bond, salto, vague haute déferlée, rouleau ou ressac — une coulée de sang pur, d'un rouge d'encre longue, que rien ne peut faire sécher, ni vent ni temps, ni le soleil au zénith. ». 

Ce que peut compléter pour laisser en dernier la parole au poète, ces quelques vers que je tire de son Chansonnier :

aveugle raidillon
le cœur est un ravin

le poème est un peu ogre aussi     qui se jette aux visages
les mains et les pieds hors des poches

affamé comme un chien




mercredi 7 juin 2017

SÉLECTION DÉCOUVREURS. POUR UNE INTELLIGENCE ÉLARGIE DU VIVANT. NÉ SANS UN CRI D’AMANDINE MAREMBERT.

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J’ai pu il y a quelque temps dire sur ce blog tout le bien que je pensais du livre d'Amandine Marembert que nous avons choisi pour figurer dans la nouvelle sélection du Prix des Découvreurs qui sera lancée dans les classes en septembre prochain. Et je reste intimement persuadé que cet ouvrage sera pour les jeunes à qui nous le proposons plus qu’une simple découverte d’écriture. Il sera sûrement l’occasion pour eux de réfléchir à la manière dont les vies, toutes les vies, sont prises dans des formes et à la nécessité qui est la nôtre de faire l’effort d’entrer le plus possible dans la grammaire parfois bien différente des autres si nous voulons parvenir à une intelligence élargie du vivant.


Je le répète : la beauté du livre d’Amandine Marembert n’est pas réductible à sa dimension anecdotique, psychologique ou médico-sociale. Elle est politique, philosophique et artistique. En un mot poétique dans la mesure où chaque page y est exemplairement vécue comme une tentative de rejoindre par la parole ce qui reste pour nous sans mots. Ce monde « hiéroglyphe » et singulièrement autre qui ne communique avec nous qu’à travers sa respiration. Ses gestes. Ou le profond remuement qu'il nous faut bien apaiser de son silence.

lundi 5 juin 2017

SÉLECTION DÉCOUVREURS. GÉNÉROSITÉ DES MORTS. LAME DE FOND DE MARLÈNE TISSOT.

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« Je voudrais écrire mieux » affirme Marlène Tissot dans Lame de fond, l’ouvrage que nous venons de sélectionner pour l’édition 2017-18 du Prix des Découvreurs. Certes, malgré tout le talent dont un auteur peut disposer, il lui est difficile de hausser sa parole au-dessus des clichés qui s’offrent spontanément et de trouver les mots qui parviennent à répondre à l’appel que nous adressent les êtres et les choses par lesquels nous faisons parfois l’expérience de nous sentir traversés.

Alors, dire ce qu’une jeune vie doit à une autre qui vient de disparaître et tenter de la reconstituer vivante au cœur d’un petit livre d’une soixantaine de pages, est une entreprise dont chacun comprend bien à quelles nécessités intérieures elle correspond et à quelles impossibilités bien sûr elle se heurte. Mais là est le combat depuis toujours de la littérature. D’affronter sa propre impuissance. Et de la cendre des mots tout faire pour qu’en rougeoie à l’intérieur de nous les braises.

Lame de fond de Marlène Tissot, comme l’indique clairement son titre, est de ces livres portés par un désir et une maîtrise de parole qui parviennent justement à retenir un peu de ses chaleurs et de son mouvement à la vie qui déserte. Non à ressusciter bien sûr les temps ou les êtres pour toujours en-allés mais à les constituer quand même en vibrants paysages. Dans la perception juste et émotionnellement vérifiée de leurs distances. De leur durable et émouvante interpellation.

À la lecture de ce beau livre, un jeune lecteur comprendra peut-être alors comment la quête de l’autre peut conduire à une redécouverte en profondeur de soi. Et quelles forces vives se communiquent parfois du souvenir des morts qui ont su nous aimer.

Peut-être aura-t-il ainsi la chance de comprendre que nous ne sommes jamais seuls et que ceux qui sont condamnés à mourir vraiment sont ceux dont personne jamais plus ne se souvient. D’où la nécessité de se poser et reposer sans cesse la même question du sens que nous voulons donner à notre propre vie et de l’importance de ce que nous devons à ces morts généreux qui, n'ayant jamais de leur vivant tenté de nous soumettre aux tristes obligations de la réussite sociale continuent de nous encourager à « avancer dans la bonne direction ».

NOTE :

Les extraits que nous proposons ici de lire seront repris dans le dossier final de l’édition 2017-18 du Prix des Découvreurs qui devrait être disponible début juillet.