mercredi 4 mai 2016

POUR BABEL ! DU PAIN DES LANGUES ET DES OISEAUX. PARTAGER NOS DIFFÉRENCES !

FRANZ SNYDERS CONCERT D'OISEAUX vers 1635
   
Ce texte est dédié aux élèves du lycée Henri Wallon de Valenciennes que j’ai pu rencontrer à l’occasion de la mise en place de leur première Babel Heureuse !

Babel. Babylone. Babil. Il existerait dans le monde 9000 espèces d’oiseaux. Sans doute aussi, nous dit-on, un nombre presque aussi important de langues. On sait ce qui attend l’ensemble des espèces animales  du fait de ce que les scientifiques n’hésitent plus aujourd’hui à appeler la sixième extinction massive. En revanche sait-on que notre siècle risque également de voir à jamais disparaître des milliers de ces systèmes intelligents et chaque fois singuliers d’invention de la réalité qu’utilisent les hommes pour produire et communiquer leur pensée tout en marquant leur appartenance à une communauté déterminée. 


Si chacun parlait la même langue tout irait-il vraiment mieux dans le monde ? 

On a longtemps considéré la prolifération des langues comme un obstacle à la communication. La Genèse à travers son mythe célèbre de Babel en fait même la conséquence d’une punition divine. Il est bien évident aujourd’hui que l’affirmation excessive par certains groupes de leurs différences linguistiques et culturelles tout comme le mépris dont ils peuvent se sentir victimes engendrent toutes sortes d’affrontements ou de replis identitaires qui nuisent à l’harmonie de nos vies collectives. Alors, si chacun parlait la même langue tout n’irait-il pas mieux dans le monde ? Ne deviendrions-nous pas plus transparents les uns aux autres ? Le commerce mondial des idées et des marchandises n’en serait-il pas facilité ?

Un univers de représentations cruellement appauvries.


C’est oublier, je pense, que cette langue globale ne serait sans doute rien de mieux que ce vers quoi tend le géant américain Google qui s’est donné la mission d’organiser toute l’information du monde, en hiérarchisant celle-ci non en fonction de sa qualité intrinsèque mais de la quantité d’attention qu’on lui prête. Attention dont on sait de mieux en mieux de quels types de manipulations, de quelle grégaire débilité, elle est en fait le produit. Il y a tout à parier, comme s’en alarme Yves Citton dans le chapitre qu’il consacre au « ranking » dans son  plaidoyer Pour une écologie de l’attention, pour qu’une telle uniformisation n’aboutisse en fait qu’à domestiquer l’humanité tout entière l’enfermant à jamais dans un monde de représentations cruellement appauvries.

Quelle chance avons-nous, fais-je souvent remarquer aux jeunes que je rencontre, de voir vraiment la vraie couleur de l’oeuf si nous ignorons que les italiens, par exemple, désignent ce qui pour nous est le «jaune » par le mot « rouge » (il rosso). En fait comme toute réalité, l’intérieur de l’oeuf s’il est saisissable par les mots, ne l’est que de façon réductrice. Les mots ne sont pas les choses. Ils en sont les indications, les signes, la pensée. Une intelligible traduction qui nous promet comme la possession pleine et entière du monde mais risque trop souvent de se substituer étroitement dans l’esprit aux réalités qu’ils désignent.


Chaque langue perdue c’est un peu des ressources générales de l’humanité qui sombre.

Le réel nous déborde. Dans son infinie variété il excède et excèdera toujours toute possibilité de l’enfermer dans quelque définition, quelque dénomination que ce soit. Il est, de ce fait, bien compréhensible que les divers groupes humains parlent des langues différentes. Chacune, tentant à sa manière propre, on aurait écrit autrefois son « génie », de s’approprier mentalement la part de réel qui lui est nécessaire. Chacune s’est ainsi forgé ses propres instruments. Qui diffèrent. S’est inventé, et continue chaque jour de le faire, tout un vocabulaire qui participe de son aventure singulière à l’intérieur du monde. Oui chaque langue est un monde. Possède la puissance d’invention d’un monde. Un monde parmi les autres mondes au contact desquels, plus ou moins consciemment, de façon plus ou moins perméable, plus ou moins constructive, rivales parfois, elles s’édifient, régressent et pour certaines, malheureusement, meurent.

Oui, comment ne pas comprendre que chaque langue perdue ce sont un peu des ressources générales de l’humanité qui sombre. Disparaît. Comment ne pas comprendre que s’ouvrir à des langues nouvelles, par l’apprentissage et la traduction, est un acte majeur, indépassable, de civilisation.

La lumineuse allégorie d’une humanité rassemblant ses différences.


On gagnera peut-être à mieux regarder l’extraordinaire Tour de Babel de Bruegel que les visiteurs se pressent de venir admirer au Musée des Beaux-Arts de Vienne. Nul drame dans cette peinture qui paradoxalement respire la sérénité. Et nous donne une merveilleuse leçon d’harmonie au coeur de la diversité même. Pensée à partir d’un récit d’origine hébraïque, en association à des éléments de culture renvoyant au vieux fonds sumérien transmis par les grecs ainsi qu’à des souvenirs de la belle antiquité latine, conjuguant ainsi la rampe en spirale de la célèbre ziggourat dédiée au dieu assyrien Marduk telle que l'a décrite Hérodote qui l’aurait vue au centre même de l’Irak actuel, à la forme circulaire du Colisée romain, qu’il aura pu admirer à la toute fin de sa jeunesse, la Babel du peintre flamand se dresse au-dessus d’un paysage composite, de ville, de mer et de campagne où s’agitent les hommes bien réels de son temps. Qu’il montre s’affairant autour de leurs diverses machines. Maniant leurs nombreux outils. Adonné chacun à son occupation propre. Si l’image alors nous frappe, ce n’est certes plus, quoi qu’on en dise, comme un avertissement, une prophétie sombre, mais comme la lumineuse allégorie d’une humanité rassemblant ses différences pour oeuvrer à l’édification d’une réalité qui, certes, dangereusement penche et risque à tout moment de s’écrouler mais très largement la dépasse et lui confère sens.

Rêvant un peu dans l’un des canapés de la superbe salle 21 du Kunst Historishes Museum de Vienne, on en arrive à se dire que par chacune des multiples ouvertures par laquelle pourrait regarder chacun des minuscules et sommaires personnages que Bruegel a représentés enfermés dans son devenir propre, ce n’est qu’un paysage particulier, vif et fuyant qui se découvre, un petit bout de monde qui se pense, assurément incomplet, personne dans le tableau ne pouvant saisir, comme nous le faisons spectateur – encore ne voyons-nous ni la face cachée de la Tour ni tout ce qu’à l’arrière-plan elle occulte - l’ensemble de l’oeuvre qui se dresse ici sous nos yeux. Chacun, dans sa force et sa fragilité, aura pourtant contribué à apporter à la création toujours inachevée à laquelle il participe sa brique particulière. Argile sur argile. Et aura bien mérité de partager maintenant le pain grossier que le peintre a génialement placé dans le coin gauche, au premier plan.

Une simple cruche, elle aussi d’argile, le surmontant, pour étancher sa soif.

Dans ce pays commun des hommes. Altérés et divers.

Où viennent aussi les oiseaux.