mardi 15 mars 2016

REPRENANT LES CHEMINS D’ICI. MAUVAISES LANGUES DE PAOL KEINEG.

EGON SCHIELE AUTOPORTRAIT TÊTE BAISSEE



































Écrire pour
faire du simple avec
du compliqué (ou faire semblant) :
dans un pays sans adresse,

qu’est-ce que je vais encore trouver
en tournant
la cuiller dans le bol de café
(ça ne tourne pas rond).

Oui. C’est bien ce lyrisme en apparence désinvolte et inquiet qui d’abord fait la force, évidente pour moi,  du livre de Paol Keineg intitulé Mauvaises langues. Ici la formule est celle d’une écriture qui, accompagnant les mouvements de la vie la plus quotidienne, située dans le cadre fuyant d’une géographie qui a perdu ses repères, d’un monde qui ne va plus très bien, cherche moins à nous asséner ses vérités particulières qu’à s’étonner de ses découvertes. Chaque fois renouvelées.


Composé d’un choix de 86 poèmes relativement brefs tirés d’une sorte de journal poétique intime s’étirant sur les 730 jours qui composent deux années, Mauvaises langues nous fait suivre l’allure singulière d’un poète revenu au pays – le pays breton -  après un long temps d’absence passé à enseigner dans les universités américaines. Cette allure est bien entendu celle des textes que l’auteur écrit, « assis à la maison », « une planche posée sur les genoux », recomposant ce qu’il a vu, pensé, compris, chaque jour éprouvé du monde, à travers un travail plus ou moins régulier de langue, de langues devrais-je dire, qui, faisant avancer ses poèmes « à la vitesse d’un bovin, // sans autre bruit que le bruit/ de la peau sur la page», l’apparente ici aux paysans de sa lignée.

Mauvaises langues, comme Rimbaud en son temps aura pu dire Mauvais sang, est un livre dans lequel son auteur, revenu d’un certain nombre d’expériences, bien au fait des « complications / de la mimesis/ et des criailleries lyriques », comme de la diversité de ses appartenances, y compris langagières, tire nombre de conclusions critiques tant sur l’état du monde que sur sa propre existence d’homme dépaysé, à la fois « mal reçu et apaisé ».

Comme chez son illustre prédécesseur, on en retiendra diverses formules, tantôt cinglantes, tantôt provocatrices et auto-ironiques, qui disent à la fois la vanité de la poésie, la « méchanceté » actuelle du monde et les désillusions d’une existence qui ne croit plus aux vérités qui transportent ni aux belles abstractions qui les fondent. Mais, si c’en est bien finie ici de « la position claire », c’est dans une forme demeurée beaucoup plus à l’écoute de la foule de détails et des choses sans importance qui composent, sinon la « vraie vie » du moins celle de la vie brute, celle qui n’exige rien en échange, ne postule pas un autre monde, que Paol Keineg, « entre le proche et le lointain », nous redonne plus largement à voir cet univers désenchanté, « difficile » qui est aussi le nôtre. Où « force doit rester à la violence du pouvoir ». Que celle-ci s’exerce à grand bruit de tondeuse à gazon sur l’herbe des jardins ou de tronçonneuse sur le corps humilié des vaches d'abattoir.

« La peine des vaincus fait peine à voir/le triomphe des vainqueurs aussi ». Et « que répondre à ceux qui nous excitent par des kss kss ? ». « En général, - poursuit Keineg – quand le particulier s’érige en universel,/ j’ai tout lieu de craindre pour ma peau:/ jardin à la française pour tous. » On comprendra, dès lors, en quoi la liberté formelle de ces poèmes, la singularité toujours tranchante de leur tonalité, le mépris qu’ils manifestent des enjolivements prétendument poétiques, leur refus aussi d’endosser l’habit idéal du poète ou du philosophe, surtout de la belle âme toujours prompte à se payer de mots, relèvent ici d’une forme d’affirmation vitale. D’une nécessité quasi morale aussi. Par quoi l’oeuvre se trouve à même de communiquer au lecteur un peu de cette chaleur vraie dont manque de plus en plus notre univers social. À la manière un peu de « la vapeur qui monte des patates/ quand on les ouvre » que célèbre à sa manière faussement naïve, mais pleinement éprouvée, celui qui, ayant renoncé à entrer dans un autre monde et à croire aux lendemains qui chantent, envie, tout en continuant quand même à « perdre [son] temps/ aux conneries poétiques », « les bêtes qui n’ont pas besoin// des mots qui coulent sur la vitre,/ tuent sans haïr/ et ne se racontent pas d’histoires » et affirme rechercher « la petite place de [son] grand-père/ parmi deux milliards d’humains (devenus sept)/ qui se partageaient inégalement la planète,/ avec veau, vache, faux et ficelle au pantalon. »