mardi 1 décembre 2015

ODETTE PERDUE ET RETROUVÉE ! L’INTERLOCUTRICE DE GENEVIÈVE PEIGNÉ.

Qu’attend-on d’un écrivain sinon qu’il mette des mots sur des espaces de notre vie qui avant lui échappaient encore à la parole, ou qu’il éclaire à son tour d’un jour nouveau, d’une intensité plus puissante ou sous des angles singuliers, ce que les habitudes de langage, les conditionnements culturels ont fini par dérober à la conscience sensible. L’écrivain, de son côté fait quant à lui chaque jour l'expérience que, si la langue qu’il travaille peut être l’instrument d’une libération de sa parole,  elle peut aussi rester celui de son enfermement dans ce qu’Yves Bonnefoy appelait si bien « la séduction des structures closes ».
Le beau livre, et courageux, de Geneviève Peigné, l’Interlocutrice, me semble, à cet égard, particulièrement digne de retenir l’attention. De nombreux comptes rendus ont déjà été donnés de cet ouvrage, et qui lui rendent pour la plupart justice. Poignant, bouleversant d’humanité, délicat. Un émouvant mémorial consacré à une mère disparue victime de la maladie d’Alzheimer, une plongée dans la maladie et les affres du mal être, un essai tragique sur la vie et la lecture qui, comme l’écrit l’un des premiers Eric Chevillard dans le Monde des livres, avoisine à travers les paroles retracées de la mère, les effets produits par une certaine poésie contemporaine... tout a été dit, je pense, sur ce livre à nul autre pareil.
Pour ceux qui entendraient pour la première fois parler de cet ouvrage, indiquons qu’après le décès de sa mère, Geneviève Peigné découvre que celle-ci, que la maladie d’Alzheimer avait obligée à terminer sa vie dans une institution spécialisée, a passé ses dernières années, ses derniers mois, à écrire dans les marges d’une vingtaine de romans policiers, allant jusqu’à s’introduire dans les dialogues et répondre aux répliques des personnages, soulignant aussi à l’intérieur du texte un certain nombre de passages qu’elle paraît reprendre à son compte ou qui éveillent en elle de mystérieux échos. Geneviève Peigné décide de garder ces ouvrages, de recueillir ces divers fragments de paroles et finalement – mais il lui aura fallu une dizaine d’années – d’en composer un livre qui lui permettra à son tour d’entrer en relation avec cette figure qu’elle ignorait de sa mère : celle d’une femme, Odette, en laquelle elle veut dorénavant voir, non plus un être dévoré, anéanti par la maladie, mais une personne qui jusqu’au bout sera parvenue à « garder pied en société » grâce à la « trouvaille géniale » qu’elle a eue de ce commerce singulier avec les livres.

Le fossé peut sembler béant entre le visage noble et grave et comme illuminé qu’on découvre à la fin de l’ouvrage sur une ancienne photographie et l’image triviale, dégradée qu’à le prendre superficiellement, Geneviève Peigné nous dévoile de sa mère absorbée dans l’atroce ressassement de ses souffrances et de ses frustrations

Certains lecteurs trouveront peut-être que, rapporté à la personnalité de cette belle femme qui semble avoir toujours accordé à son apparence un soin jaloux et à qui l’idée, par exemple, d’avoir à se laisser laver par « la bonne femme » chargée de la doucher, déplaît profondément, le fait d’étaler publiquement l’intime misère physique et morale dont ses paroles se font l’écho, constitue de la part de sa fille une ultime trahison. Tant nous sommes tenus, dans nos discours de convention, à idéaliser nos morts.

Longtemps ce n’est pas possible d’attendre la météo pour aller aux toilettes
Attendre météo il est midi pour aller aux toilettes
11h ¼ Mon coeur bat normalement
11h ½ Faire pipi
Attendre météo pour aller aux toilettes

Certes, le fossé semble béant entre le visage noble et grave et comme illuminé qu’on découvre à la fin de l’ouvrage sur une ancienne photographie et l’image triviale, dégradée qu’à le prendre superficiellement, Geneviève Peigné nous dévoile de sa mère absorbée dans l’atroce ressassement de ses souffrances et de ses frustrations. Et l’auteur a sans doute en partie raison lorsque, sortant d’une représentation où, faute encore d’être parvenue à imaginer le dispositif final de son livre, elle a laissé se dire par une comédienne, les mots retrouvés de sa mère, elle s’accuse de n’avoir ramené à la surface, que la maladie, pas sa mère. Et ça, pour reprendre les mots d’Odette, c’est moche ! À une mère, ne se doit-on pas d’« offrir de très belles choses » ?

L’histoire qu’elle nous raconte n’est pas celle d’un pur et dramatique naufrage, venant illustrer le dossier déjà bien lourd de la littérature consacrée à l’Alzheimer ou aux difficiles relations entre une mère et sa fille, c’est au contraire celle, tragique, d’une conscience restée jusqu’au bout créatrice, en « mouvement  constant, vers du sens ».

Finalement, ces très belles choses, ce n’est pas par une plongée voyeuriste dans le noir de sa maladie, la considération déprimante de sa vulnérabilité ou l’engluement dans le sentimentalisme facile des compassions de surface que le livre de Geneviève Peigné finit par être capable d’en faire l’offrande à sa mère. C’est par l’attention qu’elle accorde au caractère  unique de l’expérience et de l’entreprise de parole inventée par Odette. L’histoire qu’elle nous raconte mais aussi qu’elle nous montre, n’est pas celle d’un pur et dramatique naufrage, venant anecdotiquement illustrer le dossier déjà bien lourd de la littérature consacrée à l’Alzheimer ou aux difficiles relations entre une mère et sa fille, c’est au contraire celle, tragique, d’une conscience restée jusqu’au bout créatrice, en « mouvement  constant, « vers du sens ». Une conscience toujours en route. « Qui invente. Et qui trouve. // Même voguant sur des neurones délabrés ».

C’est ce qui permet à Geneviève Peigné, poète elle-même et romancière, d’affirmer qu’Odette, Odette Peigné, sa mère, est également et mieux qu’elle peut-être, un écrivain. Car « de ce que c’est qu’être dans la démence » elle dit de l’intérieur, « ce qui peut en être dit ». Parvenant du fond même de son enfermement et dans le vouloir lire/écrire qui constitue l’écrivain véritable, à repousser les limites d’une parole qu'on pouvait lui croire à jamais interdite. 

Lire le début du livre avec un extrait d'Elégies étranglées d'Olivier Barbarant.