vendredi 21 avril 2017

AU DIAPASON DE L’ÊTRE. VOLTIGE ! D’ISABELLE LÉVESQUE.

Honneur et Vertu fleurissent après la mort Véronèse 


On ne connaît que trop bien la fameuse expression de nos anciens romantiques – que les lecteurs retrouveront aisément, n’en doutons pas, dans l’une des 17000 pages du Journal du philosophe suisse Henri-Frédéric Amiel ! - selon laquelle tout paysage est un état d’âme. Me proposant aujourd’hui de dire quelques mots d’un des nombreux ouvrages que leurs auteurs ou leurs éditeurs – ne les oublions pas – ont eu l’attention de me faire parvenir, il ne me semble pas inutile de partir de cette formule qui possède le mérite de souligner que les frontières n’ont rien d’étanches entre ce que nous croyons être la pure physicalité du monde extérieur et ce que nous envisageons comme relevant du domaine propre de nos singulières intériorités.

Voltige ! d’Isabelle Lévesque est de ces livres où la perméabilité entre le dehors et le dedans qui fonde tout texte en paysage se présente au lecteur avec la plus nette, pour ne pas dire la plus déroutante évidence. Chaque motif ici, qu’il soit fleur, souffle, couleur, forme, inclinaison, battement, ombre ou acuité lumineuse, y apparaît comme intimement noué à ces tremblements intérieurs, ces palpitations vitales, ces tensions et retentions, spasmes et contractions, libérations, volettements, halètements, vertiges, voltiges...  à travers quoi s'éprouvent les diverses intensités d’une relation amoureuse passionnément vécue.

Surgissent alors de ces compositions, une suite de vibrations rendues d’autant plus singulières que le paysage de langue ainsi produit, par ses condensations, sublimations, ses ruptures ou ses ellipses, s’affranchit à son gré de l’ordre imposé des grammaires pour imprimer au poème son allant, ses pas de danse, voire ses aériennes, diffuses et quelque peu énigmatiques acrobaties.

« En chacun tu bats » affirme Isabelle Lévesque en référence à une longue liste de termes par elle écrite, regroupant, comme elle dit, « l’immense et le fragile ». Et c’est bien à une sorte d’assemblage vif et libéré des contraires que s’efforce la poésie de cet auteur qui, à travers chaque détail observé, chaque présence retenue, tente de hisser sa parole au diapason de l’être. Afin qu’au-delà de tout manque, de toute disparition, sa source n’en tarisse pas. Et que tel jour d’été – mettons que ce soit un 25 août – tel moment  de la journée – mettons que ce soit un matin à onze heures – restent, comme l’est bien le paysage, ou le bleu d’un ciel de Véronèse : ineffaçables, inabolis. À jamais toujours-là.

mercredi 22 mars 2017

DÉCOUVREZ LA SÉLECTION DU PRIX DES DÉCOUVREURS 2017-2018 !

CLIQUER POUR OUVRIR LE PDF

LAURENCE VIELLE PRIX DES DÉCOUVREURS 2017.


OUF ! Non ce n’est pas un soupir de soulagement que je pousse aujourd’hui pour marquer la fin de l’édition 2016-2017 de ce qui fut je crois la vingtième édition du Prix des Découvreurs. Non. Cette action que nous menons grâce au concours actif de dizaines et de dizaines de professeurs qui n’hésitent plus à faire entrer dans leurs classes des poètes pour une fois bien vivants afin de faire comprendre à la jeunesse qu’ils forment que la poésie s’écrit toujours au présent, qu’elle parle de notre humanité actuelle, du monde bien réel qui nous entoure, est certes, une tâche prenante, qui accapare une bonne partie de mon énergie et de mon temps mais elle n’a rien d’épuisant, d’accablant, au vu surtout de tout ce qu’elle apporte.

Non. OUF, c’est le titre qu’auront plébiscité plus d’un tiers des jeunes qui cette année de Calais à Bastia – salut aux élèves du lycée Vicensini – auront eu l’occasion de découvrir comment la poésie d’aujourd’hui a pu se renouveler, étendre ses horizons, élargir ses thématiques et multiplier ses formes d’apparition de manière à ouvrir, pour chacun d’entre nous, de nouvelles voies dans la parole.

Le livre de Laurence Vielle qui est donc notre toute fraîche lauréate aura sûrement plu par ce dynamisme constant qui appliqué à un vécu que chacun peut aisément reconnaître, communique cette envie de vivre et surtout d’affronter dont les jeunes ont tant besoin dans le monde difficile que nous leur transmettons. Sans rien cacher des misères de ce dernier, Laurence sait replacer nos existences dans le cadre élargi d’un univers qui ne se limite jamais aux étroites frontières du moi, donnant ainsi de l’air à nos destinées momentanément essoufflées. Les amenant par l’intensité de ses rythmes à redécoller. S’inventer de nouveaux espaces. S’approprier des ressources jusque-là inédites.

Bien entendu nous avons une pensée pour chacun des auteurs de notre sélection qui ont bien voulu accepter de participer et de rencontrer des classes parfois bien éloignées de chez eux. Laurent Grisel, Christiane Veschambre, Geneviève Peigné, tout particulièrement, se sont montrés parfaits dans ce difficile exercice d’écoute, de partage et de communication que nous avons eu le plaisir d’accompagner. Et c’est à juste titre que leurs livres ont aussi trouvé de nombreux défenseurs. Grâce à leur ouverture et à leur engagement, la poésie sort renforcée dans l’esprit de nombreux jeunes mais aussi de nombreux professeurs qui en ont découvert la vitalité, la nécessité et pris davantage conscience que cette forme d’écriture ne peut se réduire à n’être à l’école qu’un support d’exercice destiné à préparer les épreuves anticipées du bac.

Autre sujet de satisfaction en cette semaine de la Langue française et de la francophonie : après le grand poète algérien Mohammed Dib couronné en 2001, le poète liégeois Eugène Savitzkaya en 2008, la luxembourgeoise Anise Koltz en 2012, c’est une poète bruxelloise qui remporte cette année le prix. Un prix que par ailleurs auront aussi remporté un poète espagnol, Juan Antonio Gonzales Iglesias et deux poètes d’origine syrienne : Maram Al Masri et tout dernièrement cette belle figure de la résistance aux dictatures de tous ordres qu’est Fadwa Souleimane.

Oui, nos jeunes et les courageux professeurs qui les encadrent n’ont que faire des limitations. Désireux de s’affranchir de ce qui, de partout, nous étouffe, ils sont de ceux qui méritent que nous ne plaignions pas, comme on dit, nos efforts. Et que nous poursuivions, plus convaincus que jamais, notre folle entreprise. OUF !


À noter que le prix sera remis le jeudi 6 avril prochain au Carré Sam à Boulogne-sur-Mer lors de notre Journée Découvertes dont on peut consulter le programme ici

vendredi 10 mars 2017

MAIS CE DÉSIR JAMAIS REPU DE S’INVENTER POUR VIVRE... GÉRARD CARTIER. LES MÉTAMORPHOSES

Cliquer dans l'image pour lire des extraits

Gérard Cartier qui conclut son recueil par une « table » replaçant chacun de ses textes à l’intérieur d’un grand dîner aux services gourmands, appréciera sûrement que j’entame cet hommage en révélant que ses poèmes, tout comme ceux d’un poète comme Etienne Faure, dont je le sens personnellement proche, sont à chaque fois pour moi l’occasion d’une lente et attentive dégustation qui presqu’à chaque mot, chaque mouvement de pensée – mais de pensée sensible –  fait que je me sens parcouru de tout un tremblement d’ondes, qu’elles s’étendent sur toutes les surfaces de signification qu’enferme aujourd’hui mon dictionnaire intérieur, ou viennent émouvoir les multiples souvenirs d’une vie passée à lire, écrire et surtout habiter et apprendre à aimer le monde.

On sait qu’une telle poésie, intelligente, cultivée, nuancée et sensible n’est plus trop pour plaire à nos contemporains. Qui se fatiguent vite à suivre ces manœuvres de formes naviguant entre l’intelligible clarté de l’idée rassurante et la réalité toujours un peu fuyante du sentiment qui en constitue le tissu profond et tout baigné d’humeurs. Qu’importe. Nous n’écrivons pas pour les analphabètes. Qui au passage ne sont pas toujours ceux qu’on pense. Et peuvent être parfois, plus que nous, cuirassés de diplômes.

Les Métamorphoses de Gérard Cartier ne sont pas de ces livres que nourrit une réalité bien précise. Qu’ils s’acharnent à épuiser. À circonscrire. C’est au contraire un livre d’expérience par lequel l’auteur se livrant au langage, à l’aventure de la parole, cherche en quelque sorte à illimiter ses possibles, libérer ce qui peut toujours et encore en lui et par lui se dire. La hantise d’être vivant. Et de se réjouir de voir. Savoir. Approcher et toucher.  Écouter et entendre. Goûter à. Tout ce qui, bien entendu, se trouve à portée, ou pas, dans le monde.

Le titre des principales parties du livre fournit en quelque sorte le programme de cette jouissive et dévorante entreprise : Épouser le monde (partie 1), Faire de soi sa discipline (partie 2), Cultiver ses vices (partie 3), Donner sens au chaos (partie 4), Hasarder tous les sentiments (partie 5), Multiplier les formes (Partie 6). 

Des verbes donc. Des verbes. Et des résolutions. Car il y a urgence encore à vivre. Surtout pour « qui passe / Sur un pied la frontière de l’âge et vacille / De son lourd vin d’aînesse ». Et se découvre «  si tardif à célébrer le monde et courir après le temps ».

Peut-être qu’on l’aura compris sans que j’en dise maintenant davantage. Le livre de Gérard Cartier est de ces livres éternellement jeunes que seuls écrivent ceux qui en arrivent au point d’avoir à compter sur leurs doigts les belles et courtes années qu’il leur reste à bien vivre.

Sans crainte d’avoir à quitter bientôt – c’est notre lot -  la salle du banquet dont ils auront sur le papier su recueillir les restes : Bénie la table et les longs amis....

mercredi 8 mars 2017

GÉNÉROSITÉ DE L’ATTENTION. RENCONTRES AUTOUR DE LA POÉSIE AU LYCÉE ARTHUR RIMBAUD DE SIN-LE-NOBLE.

Le groupe d'élèves de Secondes du lycée Rimbaud de Sin-le-Noble


Oui, patente, c’est ainsi que je qualifierai l’attention avec laquelle les jeunes gens du lycée Arthur Rimbaud de Sin-le-Noble ont accueilli l’intervention que nous venons d’y effectuer Geneviève Peigné et moi dans le cadre de leur participation au vingtième Prix des Découvreurs.

On sait que l’attention, la capacité d’attention des jeunes est de plus en plus difficile à capter de façon autre que superficielle, tant on les a habitués, conditionnés, à répondre aux mille et une éphémères et débiles sollicitations des objets, des images qu’entretient une société qui tend à les plonger dans un état de plus en plus visible chez certains de confusion et de dispersion mentales. 

Et c’est vrai que, pour reprendre les mots qu’employait, à la fin du XIXème siècle, dans son maître livre, le philosophe et psychologue américain William James, « sans intérêt sélectif, l’expérience est un pur chaos ». Seules les choses que je remarque,  en m’appuyant sur une certaine concentration de ma conscience, forment mon esprit, constatait-il.

Nous ne pouvons alors qu’être heureux d’avoir bénéficié de cette capacité des jeunes que nous venions rencontrer à se focaliser sur ce nous avons tenté avec plus ou moins de bonheur de partager avec eux. Ce qui est assurément la marque d’esprits, de personnalités, réellement attachés à leur propre et durable enrichissement. Et comme le déclarait la grande Simone Weil une preuve authentique aussi de générosité.

Et nous félicitons bien chaleureusement les responsables de l’établissement ainsi que leur professeur de lettres, Madame Fanny Cambron Huvelle, à qui sûrement ces jeunes doivent d’avoir pu manifester devant nous leurs hautes qualités.

mercredi 1 mars 2017

OÙ SE TROUVE TOUJOURS LA POÉSIE. TÉMOIN DE SOPHIE G. LUCAS.

Cliquer pour ouvrir le document et lire des extraits






























À quoi donc correspond cette poésie dépoétisée dont parlent aujourd’hui certains et qui s’élaborerait indépendamment des propriétés d’image et de chant sur lesquelles ce genre s’est, depuis les origines, construit ?

vendredi 24 février 2017

PARMI TOUT CE QUI RENVERSE. UN MONDE OUVERT PAR LA PAROLE.

CLIQUER POUR SE RENDRE 
SUR LE SITE DE L'EDITEUR
Je me permets d’annoncer la sortie de parmi tout ce qui renverse aux éditions du Castor Astral.

Merci tout d’abord à Jacques Darras et à Jean-Yves Reuzeau d’avoir sauvé ce livre que la malencontreuse disparition, en janvier 2016, des éditions de l’Amandier - où il devait, grâce au concours du CNL, primitivement paraître –  risquait de condamner à ne voir le jour qu’après de longues années encore de sommeil et d’attente.

Je n’accable pas les revues, comme les maisons d’édition, de mes propositions. C’est pourquoi, occupé le plus souvent à tenter de donner ce que je peux de visibilité aux livres et aux auteurs que j’estime, je me sens autorisé aujourd’hui à demander aux lecteurs de ce blog qu’ils prêtent un peu d’attention à l’ouvrage que je propose et l’aident ainsi à échapper à la cruelle indifférence qui frappe en général le travail des poètes.

Je le dois tout d’abord à la maison qui m’accueille. Ensuite à toutes les ressources de vie et de pensée que l’écriture de ce livre m’aura conduit sur tant d’années à employer.

parmi tout ce qui renverse, sous-titré Histoire d’Il, vient prolonger et terminer la phrase commencée avec Compris dans le paysage (Potentille, 2010), complétée par avec la terre au bout (Atelier La Feugraie 2011) et emprunte un peu de sa forme générale à Vie, Poésies et Pensées de Joseph Delorme de Charles Augustin Sainte-Beuve ! Oui. C'est en effet à ce livre injustement méprisé qu'on doit, au moment où naît ou va naître notre poésie moderne, de voir pour la première fois le poète se dégager de la coûteuse illusion de la transparence du sujet pour inventer et induire une lecture "romanesque" de la poésie lyrique.

jeudi 23 février 2017

INQUIÈTE PRÉOCCUPATION D’HUMANITÉ. NÉ SANS UN CRI D’AMANDINE MAREMBERT.


"Je suis professeure de français. J'apprends à mes élèves à mieux parler et à mieux écrire. Pour autant, je ne sais comment t'apprendre à parler cette langue étrangère que sont les mots, pour te rendre le monde moins imprévisible et effrayant. C'est toi qui m'enseignes la grammaire de tes gestes, la syntaxe de tes postures, la ponctuation de tes respirations, l'accentuation de tes sourires. C'est toi qui m'apprends à lire, écrire et compter tes silences."

Bien sûr, il est important de voir le beau livre d'Amandine Marembert comme un tendre et douloureux témoignage de mère confrontée à l'énigme de son enfant autiste. Et j'entends bien ce que me dit l'auteur des difficultés de tous ordres qui du plan matériel, institutionnel au plan psychologique, intellectuel voire même métaphysique, jalonnent le parcours d'une vie radicalement transformée par la nécessité d'avoir à se continuer, se déployer, s'approfondir, le cœur saisi d'une telle détresse.

samedi 18 février 2017

ABATTOIRS. ON N'A PAS LE DROIT DE COMBINER LES MAUX DE L'ÂGE ATOMIQUE AVEC LA SAUVAGERIE DE L'ÂGE DE PIERRE !



https://drive.google.com/open?id=0Bzp8y58gwcB3TlZ2SlhIak9qTWM
CLIQUER DANS L'IMAGE POUR DECOUVRIR LES TEXTES
Les scandales récents concernant le traitement des animaux dans les abattoirs m’incitent à mettre aujourd’hui en ligne un extrait des entretiens que Marguerite Yourcenar a donné en 1980 au journaliste Matthieu Galley.

On appréciera, j’espère, la largeur de vue de la Dame de Mount Desert. Et comme elle s’y montre capable de donner sens à une forme d’habitation du monde  dont il semble que nous nous éloignions chaque jour à grands pas.

Nous avons complété ses propos par un extrait tiré de l’oeuvre de Jean-Christophe Bailly dont nous ne saurions trop recommander sur le sujet, le livre intitulé Le Versant animal.

Et pourquoi ne pas redécouvrir aussi l’extraordinaire ouvrage d’Upton Sinclair, La Jungle (1906), consacré aux célèbres abattoirs de Chicago, un livre dont on dit qu’il amena le Président des Etats-Unis de l’époque, à renoncer à consommer des saucisses à son petit déjeuner !

dimanche 5 février 2017

POUR UNE HYGIÈNE DE L’ESPRIT. UNE PENSÉE SANS ABRI. CHRISTIANE VESCHAMBRE AVEC LES LYCÉENS DE BOULOGNE ET CALAIS.

Christiane Veschambre au lycée Branly de Boulogne-sur-Mer
L’école peut-elle se limiter aujourd’hui à des savoirs arrêtés ? À la transmission de modèles ? De listes. De connaissances ou de dogmes à réciter. Non. Et de moins en moins non ! À l’heure où la menace de l’enfermement des esprits dans des systèmes de croyances visant à nier le droit de chacun à sa propre différence alerte à juste titre sur ce que nous voulons sauver de nos démocraties, il est bon de rappeler que la pensée véritable, celle qui fait avancer, est toujours sans abri.

jeudi 2 février 2017

MERCI À LA REVUE DÉCHARGE !

Cliquer pour consulter la revue

La très riche et attentive revue en ligne Décharge vient de consacrer sous la plume d'un de ses principaux animateurs, le poète Claude Vercey, une intelligente et utile présentation de notre toute récente anthologie de l'auteur bourguignon Pascal Commère.

Merci à elle ! Et réjouissons-nous qu'existent toujours ces fidèles espaces où le travail des poètes est vraiment accueilli dans un esprit d'ouverture qui n'exclut pas le dialogue, éventuellement la critique et l'heureuse simplicité.

mardi 31 janvier 2017

HERBES. CONJOINDRE À NOUVEAU NATURE ET CULTURE ! AUGUSTIN BERQUE.

Herbes sur les bords du lac de Trakkai
On le sait. Durant des lustres, notre enseignement s'est complu  à organiser son approche de la littérature et principalement de la poésie autour de grands thèmes tels l'amour, la rencontre, l'engagement, la femme et plus largement encore celui de la nature !!! Et c'est de cette passion immodérée pour les concepts vagues et leur illustration caricaturale qu'a fini sans doute par apparaître autour de nous des générations d'esprits manipulateurs et bavards davantage occupés de l'effet de leurs paroles que de la relation qu'elles devraient entretenir avec ce que nous appellerons, pour aller vite, le réel foisonnant qui non pas nous entoure mais de fait, en partie, nous construit. 

Alors, lisant l'ouvrage passionnant que les éditions Champ Vallon viennent de me faire parvenir, un ouvrage collectif consacré au motif de l'herbe et dirigé par un spécialiste du cinéma, le professeur Jean Mottet, je me dis que nous serions bien avisés de renouveler nos approches esthétiques en nous tournant comme il l'écrit vers "l'éprouvante simplicité" comme disait René Char, des motifs élémentaires : le nuage, le rocher, l'arbre, l'herbe…  Pour m'inspirer régulièrement du merveilleux petit livre de Véronique Brindeau sur les mousses, ou de certaines connaissances que j'ai pu recueillir sur la neige, sans parler effectivement de la classification des nuages élaborée par l'anglais  Luke Howard, j'ai pu constater comment cette approche par le motif était en mesure de susciter réellement tout d'abord l'étonnement, puis la curiosité,  la réflexion active enfin, de la plupart des jeunes qu'il m'arrive de rencontrer.

J'aurais aimé ici évoquer chacune des 12 contributions qui à travers le regard du paysagiste, du critique d'art, du philosophe, du géographe, de l'orientaliste, du jardinier, du botaniste, de l'écrivain, du musicologue …. renseignent l'inépuisable réalité de ce qui se trouve recouvert par l'idée en apparence si transparente et docile de l'herbe. La profondeur et l'intérêt si divers de la plupart de ces textes font que chacun comprendra qu'il fera mieux d'aller y voir de lui-même. Je m'attarderai simplement dans ce billet sur la proposition de l'auteur de Poétique de la Terre. Histoire naturelle et histoire humaine, Augustin Berque, qui, partant de l'expérience du philosophe japonais Watsuji Tetsurô (1889-1960)présente à mes yeux le grand mérite non seulement de souligner, ce qu'on sait bien, à savoir, le relativité des cultures, mais celui surtout de nous entraîner à partir de là, à repenser notre relation à la nature qu'il s'agit de retrouver non par un retour à la sauvagerie primitive mais tout à rebours par un lent travail de réciproque reconstruction.

Non, pour Augustin Berque, l'homme ne se conçoit pas comme individu occupant une place centrale dans un environnement conçu comme système interrelationnel d'objets qui lui resteraient extérieurs, mais comme être fondamentalement, constitutivement, engagé dans un milieu qu'il crée à travers les innombrables relations qu'il entretient, tant sur le plan physique que symbolique avec le monde. Ainsi rien ne serait plus faux qu'imaginer, pour parodier la trop célèbre formule de Gertrude Stein, que l'herbe est de l'herbe est de l'herbe et serait partout toujours de l'herbe.  Comme le découvrit  Watsuji Tetsurô lorsqu'il aborda - au printemps ! - la côte de Sicile, l'herbe d'Europe n'a pas comme dans son propre pays soumis, lui au régime plus violent des moussons, ce caractère de brousse impénétrable qui là-bas la fait figurer en bonne place parmi les symboles du wilderness, c'est-à-dire de la nature sauvage. Elle est amène et souple et se laisse aisément dominer. Induisant un rapport particulier de la culture à la nature. Rapport dont la tondeuse à gazon dont nous faisons tant de bruyants et ravageurs usages dans nos jardins comme aux bords des chemins, me semble toujours le très affligeant emblème.

De fait, en faisant du cosmos un univers-objet et en soumettant le vivant à notre mécanique, la science occidentale nous a coupés du monde. Et nous fait vivre chaque jour un peu plus dans un monde de signes et d'abstractions qui certes, nous confère une impression accrue de puissance, mais nous a fait perdre la multiplicité des liens sensibles qui nous attachaient à l'ensemble des réalités élémentaires avec lesquelles s'est tissé au cours des millénaires le milieu qui constitue notre humaine et flexible habitation. Cela, on commence à s'en rendre peut-être un peu tardivement compte, n'est pas sans affecter tant l'équilibre psychique des individus que les grands équilibres naturels dont dépend la survie plus ou moins harmonieuse des sociétés.

C'est pour cela qu'à la manière des calligraphes japonais, qui distinguent 3 degrés successifs d'écriture, il nous appartient sans doute, conclut Berque, après avoir appris à écrire le monde en lui imposant la régularité (zhen) de nos lois, de retrouver une forme d'écriture moins entravée, plus allante (xing) puis de passer à une forme cursive, justement appelée "herbue" (cao), par quoi nous parviendrons peut-être enfin à conjoindre à nouveau cette double dimension de l'être et bien évidemment du monde que sont nature et culture.

Non à partir des idées pures. Mais des réalités sensibles. De l'herbe. Évidemment. 

mardi 24 janvier 2017

PUISSANCE DE LA POÉSIE. APOLLINAIRE ET CHARLOTTE DELBO. AUCUN DE NOUS NE REVIENDRA.


Egon Schiele, La Jeune Fille et la Mort


Oui, amis enseignants. Il pourrait être intéressant à l’école, plutôt que de trop chercher à vouloir découvrir ce que peut bien signifier, en soi, tel poème écrit il y a maintenant des siècles, de réfléchir à la nature de l’écho que des lecteurs actuels, en fonction de leur situation propre, peuvent toujours percevoir en lui.

C’est le 30 ou 31 mars 1902, un dimanche donc ou un lundi de Pâques, jour de résurrection, que Guillaume Apollinaire, pénètre pour la première fois dans l’Alter Nördlicher Friedhof de Munich dont les tombes aux allures parfois inattendues semblent surgir d’un flot de mousses et de verdure. De ce qu’il ressent alors, découvrant - à l’intérieur de ce qu’on appelait autrefois l’obituaire, mot disparu remplacé dans notre franglais d’aujourd’hui par l’expression Funeral Home - une troupe impassible de morts, gentiment préparés et bien allongés dans leur bière et qui semblent l’attendre, on n’en saura rien que la fantaisie qu’après quelques vicissitudes, il intégrera à son recueil Alcools, sous le titre de La Maison des morts.

mardi 3 janvier 2017

EN 2017. L’ÉDUCATION ! POUR LA CONSTRUCTION D’UN AVENIR MEILLEUR, DURABLE ET FRATERNEL.

Tout sépare cette allégorie du feu peinte en 1566 par Arcimboldo qui célèbre la puissance guerrière de l’Empereur Maximilien II de Habsbourg, à l’époque en lutte contre Soliman le Magnifique, du tableau qu’à 14 ans, en pleine guerre mondiale, Giacometti intitula La Paix et qu'on peut découvrir à l’Albertina de Vienne.

Que les enfants qui tiennent ici entre leurs mains, non une colombe blanche mais un merle sans doute - ce qui me fait personnellement penser à l’admirable texte de Fabienne Raphoz sur le merle de son jardin (dont on trouvera un extrait page 30 de notre Dossier Découvreurs 2013) - soient ce que nous avons de plus précieux et que l’avenir que nous leur construisons constitue l’interrogation fondamentale qui devrait nous habiter tous, voilà ce qui pour moi ne souffre plus discussion.

vendredi 30 décembre 2016

JACQUES LÈBRE. L’IMMENSITÉ DU CIEL.


RUISDAEL VUE DE HARLEM  Détail MAURITSHUIS
 « 
père, même pas dans la terre / (il a neigé à gros flocons pendant la crémation) / réduit, désormais, / à l’immensité du ciel. »

Que devient l’être lorsque la vie le quitte et que ce qui l’animait se voit arracher à son enveloppe charnelle ? Qu’y a t’il d’être toujours, autour de nous ? Et quelles limites d’espace, de temps, la conscience peut-être, la parole, le geste, et la mémoire encore, peuvent-ils nous aider – même un peu - à franchir ?

Organisé autour de la disparition de son père, Lucien, (1926-2008), le dernier livre de Jacques Lèbre, demeure tout entier habité par cette forme supérieure et inquiète de sensibilité qui fait d’un certain nombre de moments vécus, le frémissant lieu de passage et l’éphémère réceptacle de tout ce qui, dans la vie et par le monde nous déborde. Éprouve notre vulnérabilité. Réactive le sentiment de l’essentielle porosité de notre être intérieur.

dimanche 11 décembre 2016

RÉACTIVER À CHAQUE INSTANT TOUT LE VIVANT DU MONDE. AUMAILLES, UNE ANTHOLOGIE DE PASCAL COMMÈRE.

CLIQUER DANS L'IMAGE POUR OUVRIR LE DOCUMENT

« Comment aimerais-je être lu ? Je ne sais trop… Sans doute lentement, très lentement. Comme lorsque la voix pressentie la voix du poème — traîne sur les mots, grignotant au passage noisettes quelques voyelles. Certains de ces poèmes saisis dans un effet de ralenti — la vitesse c’est à l’intérieur — en une sorte d’apprivoisement. Sans recueillement ostentatoire d’aucune sorte, en passant. Généralement la poésie appelle une certaine distance, ici le poème semble conjuguer distance et proximité —  j’aimerais dire prochitude —, « lointaine approche » ainsi que le suggérait le titre d’un livre précédent : titre long, ah ce qui ne sait pas finir… Car ces poèmes, comme c’est presque toujours le cas en ce qui me concerne, furent écrits en marchant, ou bien à vélo, c’est-à-dire selon l’allure d’une déambulation. »

C’est par ces mots qu’à notre demande Pascal Commère répondait en 1997 aux élèves du lycée Branly de Boulogne-sur-Mer qui peu de temps après allaient lui décerner le premier prix des Découvreurs.

Nous sommes heureux, quelque 20 ans plus tard, de témoigner de notre fidélité à ce poète qui ne nous a jamais déçu – il en est heureusement de nombreux autres – en publiant avec notre association cette nouvelle anthologie dont nous espérons qu’elle permettra à un nouveau public de découvrir son oeuvre. Une oeuvre dont nous pensons qu’elle pourrait bien, comme nous l’indiquons en quatrième de couverture, « nous aider à reconfigurer autrement l’idée que nous nous faisons de notre importance et de la nature de notre présence, ici, sur cette terre ».


vendredi 9 décembre 2016

LITTÉRATURE ENGAGÉE. UN LIVRE À FAIRE TRAVAILLER DANS LES CLASSES !

Cliquer dans l'image pour accéder à nos extraits


« C’est pas l’affaire privée de quelqu’un, écrire. C’est vraiment se lancer dans une affaire universelle. Que ce soit le roman, ou la philosophie. » Ce n’est certes pas le livre d’Alice Ferney, Le Règne du vivant, qui vient d’être réédité en Poche après sa publication en 2014 aux éditions Actes Sud, qui donne tort au propos que Gilles Deleuze aura tenu dans son Abécédaire, confronté à la lettre A de Animal.

Court, prenant, engagé, le livre d’Alice Ferney qui s’insurge contre l’accaparement et la destruction par les humains de l’espace naturel qu’ils se révèlent incapables de partager vraiment avec toutes les autres formes de vie, mérite d’être proposé aux jeunes qu’il est en mesure de sensibiliser à l’usage que nos sociétés dîtes avancées font du monde dont elles s’estiment toujours, pour reprendre l’expression bien connue de Descartes, « comme maîtres et possesseurs ».

mercredi 7 décembre 2016

OISEAUX RARES.

L'Albatros Louis Joos 2002
illustration pour les Fleurs du Mal de Baudelaire
 « Les oiseaux – entendez les poètes - sont de piètres ornithologues » estime Michèle Métail en réponse à la question que, pour marquer sa naissance, la revue marseillaise BÉBÉ vient de poser à une quinzaine d’auteurs à propos de ce qu’est pour eux la poésie. Que savent-ils en effet, « de l’échancrure d’une queue / des ailes spatulées / du vol sautillant / du bec aplati / du trait sourcilier ? ».

On est en droit de préférer cette frustrante dérobade aux propos malheureusement trop apprêtés de certains dont on voit bien que, modernes albatros, ils ne cherchent en rien à éclairer le lecteur, décidés qu’ils sont avant tout à témoigner de toute la hauteur et de l’envergure de leur vision créatrice. Et sans doute que la poésie crève aujourd’hui de cette contradiction de moins en moins supportable qu’on voit entre la volonté qui s’exprime légitimement chez les poètes de lui voir reconnaître une part plus grande à l’intérieur de la cité et la façon qu’elle a encore chez certains de se composer une langue, de se parer de formes - quand ce n’est pas simplement d’emprunter des postures - accessibles seulement à de rares initiés.

vendredi 2 décembre 2016

IDENTITÉ. ALTÉRITÉ. PLASTICITÉ. COMMENT SORTIR DE SA RAINURE HUMAINE.


MASQUES ALASKIENS,  CHATEAU-MUSEE de BOULOGNE-SUR-MER

*
Je lis toujours avec intérêt les considérations que Florence Trocmé publie dans son flotoir.  Ce qu’elle vient d’écrire récemment au sujet de la traduction et peut-être aussi sur la question de la mise en scène des grandes œuvres littéraires me donne d’ailleurs envie de revenir un peu sur certaine des idées que je défends à l’intérieur de ce blog.

Bien sûr, je partage a priori la considération qu’éprouve Florence Trocmé pour le travail de P. Markowicz et son souci de rendre, avant tout, compte du caractère d’altérité  des oeuvres composées dans des langues étrangères.

Il y a pour chacun, en terme d’élargissement d’être, plus d’avantages à concevoir la traduction comme un chemin vers l’autre qu’à la réduire à n’être qu’une adaptation - à nos communes façons de voir, de penser, de sentir - du système de représentations fondamentalement différent dans lequel s’inscrit toute oeuvre produite dans une culture autre. Rien ne peut être plus triste pour l’homme que de ne savoir pas, comme dirait Francis Ponge, sortir de sa rainure. Et s’empêcher ainsi de se dupliquer constamment lui-même. Je partage à ce sujet les points de vue que développe Marielle Macé dans son dernier ouvrage, qui prenant les choses de manière très large, nous porte à reconnaître, non seulement dans la pluralité des formes prises par la vie humaine, mais aussi dans l’immense variété des existences animales, ce qu’à la suite de Canguilhem elle appelle des allures diverses de la vie, des styles, et va jusqu’à distinguer dans la multiplicité même des objets – je pense en particulier au passage qu’elle consacre aux instruments de musique – autant de manières d’instituer des relations nouvelles avec le monde.

samedi 26 novembre 2016

CHAIRS ET COULEURS DES DÉBUTS DU CHRISTIANISME. LIRE LE ROYAUME D’EMMANUEL CARRÈRE.

FRA ANGELICO Noli me tangere
C’est toujours bien de le redire : nous peinons – le mot est faible – à nous dépêtrer des poncifs qui encombrent notre esprit, nourri de toutes les simplifications, les plus ou moins nécessaires raccourcis qui constituent la base de tout ce qui se collecte d’ordinaire en nous sous le nom de culture.

C’est pourquoi j’ai aimé le livre qu’Emmanuel Carrère a consacré à « enquêter » sur les chrétiens des premiers âges et l’apparition de cet étrange, sinon même insensé système de croyances* qui, né dans cette lointaine partie de l’empire romain qu’était autrefois la Judée, a fini par rayonner sur la plus grande partie du monde donnant au passage naissance aux cathédrales, à la musique de Bach, à la peinture de Rubens, du Caravage ou de Fra Angelico...

Principalement centré sur la figure de Luc, ce grec judaïsé originaire de Macédoine qui fut l’un des principaux compagnons de Paul et auteur comme on le sait de l’Evangile qui porte son nom ainsi que des Actes des Apôtres, le livre de Carrère qui considère en partie Luc comme un confrère en écriture, nous aide à donner chairs et couleurs, un peu d’épaisseur humaine encore, à ces figures que l’ignorance de leur histoire réelle et notre soumission aux images fabriquées, ont laissé se figer en traits grossiers sur les toiles de fond de nos imaginaires. Richement documenté en dépit bien entendu du caractère limité des sources qui nous sont parvenues, l’ouvrage nous aide également à comprendre un peu les circonstances concrètes et les divers enjeux, psychologiques, sociaux, politiques, intellectuels, moraux et pourquoi pas aussi littéraires qui ont conditionné les tout débuts du christianisme et conduit à sa progressive rupture avec le judaïsme.

mardi 15 novembre 2016

EN CHAIR ET EN MOTS. DÉSORDRE DU JOUR D’HENRI DROGUET.

Cliquer dans l'image pour lire le poème


Les éditions Gallimard sortent actuellement le tout dernier livre d’Henri Droguet, Désordre du jour. On sait le bien que je pense des inépuisables chahuts de langue de ce poète charnu, charnel et un brin malicieux, faisant feu de tout bois, que je lis depuis longtemps ... C’est toujours le même régénérant régal. La même solide et robuste empoignade où s’opère une vaste saisie de mondes. La même façon d’accuser le coup. D’être mortel. Et à la fois vivant.

lundi 14 novembre 2016

GRANDE EST LA PATIENCE DE LA PORTE ENTROUVERTE. ARIANE DREYFUS.


Cliquer dans l'image pour lire le texte
« 
Je commence à faire des poèmes quand la partie est perdue » affirmait Cesare Pavese. « J’écris parce que je vais disparaître » nous confie quant à elle Ariane Dreyfus dans le premier vers du poème liminaire de l’ouvrage qu’elle publie aujourd’hui aux éditions Flammarion. Au-delà des différences que l’avisé lecteur ne manquera pas d’établir entre ces 2 déclarations, à plus d’un titre antagonistes, c’est bien là reconnaître qu’un livre de poésie ne peut se réduire à proposer à ses lecteurs une simple promesse de plaisir ou de bonheur, mais qu’il doit également, et sans doute surtout, donner ou redonner, comme l’écrit de son côté le philosophe Paul Audi, « chance à la vie », « la chance pour ainsi dire de prendre de vitesse, à l’endroit même de sa chute, et avant tout effondrement possible, le destin de notre finitude. »

lundi 7 novembre 2016

VULNÉRABLE GÉNÉROSITÉ DE LA POÉSIE. STÉPHANE BOUQUET.

EDUARD OLE PASSENGERS 1929

Merci aux éditions Champ Vallon de m’avoir adressé le dernier livre de Stéphane Bouquet, Vie commune. Ceux qui me font l’amitié depuis quelques années de lire les notes que je consacre aux poètes que j’estime savent tout le bien que je pense de l’œuvre de cet auteur auquel j’ai consacré l’un des tous premiers billets de mon précédent blog (Voir).

L’ouvrage aujourd’hui présenté ne fait pour moi que confirmer l’importance du travail de cet auteur. Importance dont me persuadent moins les nombreux arguments que pourraient avancer ma raison raisonnante ou la sorte d’évidence avec laquelle le lisant, ses livres m’apparaissent sortir vraiment du lot commun. Non, si les livres de Stéphane Bouquet comptent tant à mes yeux c’est qu’ils sont au sens fort émouvants. Qu’ils m’émeuvent. Par tout ce qu’ils réussissent à me faire sentir de ce désir poignant qui nous anime d’une présence élargie aux autres et au monde. Sans rien cacher de tout ce qui pourtant fait la vie moindre et fausse. Et solitude.

vendredi 4 novembre 2016

DE NOTRE POUVOIR DE LAISSER S’ASSÉCHER OU DE FÉCONDER NOS VIES. SUR LE DERNIER LIVRE DE MARIELLE MACÉ, STYLES.


CLIQUER DANS L’IMAGE POUR LIRE NOTRE EXTRAIT DE STYLES








  * 
De quoi, de qui, sommes-nous les serviteurs ? D’un ordre social qui nous gouverne ? Des habitudes que nous avons contractées ? Des pulsions profondes qui inconscientes nous travaillent ? Des mystérieuses chimies de nos cerveaux ? Des langues pourquoi pas encore qui façonnent nos représentations du monde? Les raisons ne manquent pas à ceux qui ne veulent voir en l’homme que la triste, rumineuse et malhabile marionnette de jeux de forces multiples qui l’animent. En même temps l’empêchent. Pour ne lui concéder qu'une illusoire liberté.

Mais, si loin d’être les administrés de vies qui jamais totalement, c’est vrai, ne nous appartiennent, nous étions capables, chacun à notre façon, d’investir les mille et une sollicitations du vivre ; et empruntant parmi les multiples formes qui nous traversent celles qui trouveront matières à s’incarner, se prolonger ou se laisser redéfinir, c’est selon, nous disposions du pouvoir d’affirmer, d’inventer, envers et contre tout, cette singularité d’être que nous refuse un peu vite l’esprit réducteur et conformiste du temps.

Je ne sais si le tout dernier livre de Marielle Macé tranche dans la production universitaire du moment. Je suis loin d’être au fait de tout ce qui se publie aujourd’hui dans ces territoires qui m’ont toujours un peu effrayé, sinon rebuté, par leur caractère de parole souvent étrangement inhabitée. Mais je vois bien que son livre qui s’autorise régulièrement la confidence, est d’un auteur « affecté » par son sujet. D’un auteur qui du coup me concerne. Répondant à certaines questions que, vivant, je me pose. Mettant ainsi ses clartés, ses lumières, sur des choses que je sens.

Et si nous pouvions un peu bricoler comme Sujets véritables, comme buissonnières libertés, ces vies qu’on voit de plus en plus faites pour être  assujetties ?

D’autres, j’imagine, ont rendu compte de son livre. Le replaçant dans le grand concert des productions intellectuelles de l’époque. En soulignant les vues les plus pertinentes, en pointant aussi, c’est certain, les angles morts. J’y ai pour ma part d’abord conforté l’admiration que j’éprouve pour le Michaux de Passages, pour le Barthes de la Préparation du roman ... pour tant d’autres encore à commencer par le Michel de Certeau de l’Invention du quotidien qui, l’un des premiers dans ma bien paresseuse évolution intellectuelle, m’a fait comprendre comment perruquage et braconnage étaient non pas les deux mamelles de notre vie mais deux modes extraordinaires par lesquels nous pouvons un peu bricoler comme Sujets véritables, comme buissonnières libertés, ces vies qu’on voit aussi de plus en plus prêtes à être assujetties.

On reproche aujourd’hui souvent aux colériques leurs excès. À ceux qui ne se retrouvent pas dans les simplifications d’usage, leur élitisme. L’ouvrage de Marielle Macé apportera à ceux-là qui ne sont pas très à l’aise dans le grand corps d’habitudes empruntées de l’univers social actuel, une sorte de légitimation de leurs mauvaises manières. Loin de n’être que pure recherche de distinction, affirmation énergumène ou posture, le souci obstiné de nuances, le refus des connivences ordinaires, comme l’emportement face aux façons de vie jugées insupportables, sont pour Marielle Macé à mettre au crédit de certaines sensibilités qu’elle n’hésite pas à qualifier de poétiques, émanant de dispositions d’être quasi sismographiques capables de repérer mais aussi d’évaluer, les grands mouvements profonds qui affectent les sociétés et menacent par certains de leurs aspects de les rendre en partie inhabitables. C’est ce qu’elle montre à travers les exemples de Baudelaire et aussi de Pasolini dont elle explique qu’il fut celui qui le premier l’ouvrit au désir d’étudier, au-delà des groupes et des individus, les formes particulières prises par la vie. Ses styles. N’en vitupérant celles qu’il voyait émerger de son temps que dans la mesure où elles étouffaient, selon lui, les chances de l’apparaître humain. 


Se délivrer totalement de « l’abcès d’être quelqu’un ? » 

Loin ainsi de nous entraîner à la célébration narcissique des petites différences, pratique malheureusement bien connue de divers milieux poétiques, c’est à partir d’une conception élargie, inquiète et toujours en devenir, du processus d’individuation affectant ce que nous tenons parfois frileusement pour nos identités, que Marielle Macé s’ingénie à valoriser en l’homme cette capacité d’attention qui permet d’éprouver de nouvelles relations avec le monde et de reconnaître autour de soi pour tenter de les comprendre, d’autres compétences de vivre.

Cela ne va bien sûr pas sans problèmes. Car, si, comme l’écrit Michaux, l’attention portée à la foule des propriétés, des façons, qui de partout nous traversent, nous délivre heureusement de « l’abcès d’être quelqu’un », il faut quand même un peu de fermeté pour qu’une forme existe. Et nul ne prétendra voir dans le Léonard Zelig imaginé par Woody Allen  - tour à tour obèse, grec, rabbin, noir, nazi, évêque, jazzman, politicien, pilote d'avion, psychanalyste... et à qui il suffit d'approcher une espèce, une communauté ou une simple personne pour en épouser immédiatement les caractéristiques - la figure idéale d’une individuation parfaitement aboutie.

Non. S’il importe, toujours pour reprendre Michaux, de ne jamais se laisser enfermer dans son style, toutes les formes ne nous conviennent pas. Certaines sont pour nous plus fécondes, entraînantes, que d’autres. D’autres inversement nous seront mortifères. Ou nous ne saurions rien en faire. En fait, nous fait mieux comprendre Marielle Macé, les formes de vie que le monde et sa puissance constante d’invention, de renouvellement, nous propose, ne devraient jamais nous laisser indifférents. Elles réclament au contraire la plus grande ouverture et la plus grande vigilance. Car, comme le dit si bien aujourd’hui le philosophe François Jullien, elles constituent pour nous des ressources. Manière pour chacun, non d’endurcir et d’exalter sa propre identité, mais de tester la plus ou moins grande fécondité, comme dirait Jean-Christophe Bailly, de l’humus particulier sur lequel il fait sa vie.

CLIQUER  POUR LIRE NOTRE EXTRAIT DE STYLES